Esquisses, vol. 22, no 1, printemps 2011

ÉditorialLoin de toute concurrence

André Bourassa

Il est parfois intéressant de retourner au dictionnaire. Voici deux définitions éclairantes : un ordre est, selon le Petit Robert, un « groupe de personnes soumises à certaines règles professionnelles », alors qu’un syndicat est une « association qui a pour objet la défense d’intérêts communs ». À ne pas confondre.

Sur le terrain de l’architecture québécoise, cela donne l’Ordre des architectes du Québec (OAQ) et l’Association des architectes en pratique privée du Québec (AAPPQ), deux organisations aux rôles nettement distincts. L’OAQ encadre la profession d’architecte – notamment par l’entremise d’un certain nombre de règles et règlements auxquels ses membres sont soumis. L’Ordre est lui-même chapeauté par l’Office des professions du Québec, garant de l’ensemble du système professionnel québécois. L’objectif recherché n’est rien d’autre que la défense de l’intérêt du public. En s’assurant que seule une personne compétente puisse se dire architecte, l’OAQ protège en plus l’activité des architectes, mais c’est un bénéfice complémentaire, une conséquence accessoire, en quelque sorte, de la mission de protection du public. Rien de plus.

De son côté, l’AAPPQ est un syndicat. Son objet est donc la défense des intérêts communs aux firmes d’architectes qu’elle regroupe. Les sujets sur lesquels travaille l’association sont divers, mais touchent forcément les conditions d’engagement et la rémunération des services.

On perçoit clairement la distinction : l’OAQ défend le public et l’AAPPQ protège ses membres. Ce n’est pas un jugement, c’est un fait. D’ailleurs, ce partage des rôles me semble essentiel et tout à fait sain. Il permet à chacun des deux organismes de mener ses batailles en fonction d’une ligne directrice claire, sans conflit d’intérêts ou contradiction interne.

N’allez pas croire non plus que les positions de l’Ordre et du syndicat soient systématiquement divergentes. Il arrive souvent que l’intérêt public et l’intérêt des architectes se rencontrent. Pensons au dossier des partenariats public-privé. Ce mode de construction, tel qu’il avait été mis en place par le gouvernement en 2004, était nuisible aussi bien pour la société québécoise dans son ensemble que pour la profession en particulier. L’AAPPQ et l’OAQ ont livré à plusieurs reprises un message identique aux décideurs politiques : il fallait corriger le tir. Les démarches ont été conjointes lorsque c’était possible ou juxtaposées, mais elles étaient coordonnées, puisque nous étions d’accord.

Il y a des causes corporatistes dont l’Ordre – disons-le clairement – ne se mêlera pas, par exemple la tarification des honoraires. Toutefois, de la même façon que le travail de l’Ordre sert parfois les intérêts des architectes, celui de l’AAPPQ sert parfois l’intérêt public. Ce n’est pas antinomique. L’Ordre n’hésite pas alors à soutenir son action. Il recommande par exemple l’utilisation du modèle de contrat que propose l’association. En effet, si ces documents permettent que le client et son architecte se comprennent bien, la protection du public s’en trouve renforcée.

En tant que président de l’OAQ, il me semble important que la société québécoise soit dotée d’une instance légitime portant haut et fort la parole des architectes. Cette instance doit être représentative et, pour cela, regrouper un nombre important de cabinets. Je ne peux qu’encourager les architectes concernés à adhérer au syndicat. J’en profite pour remercier mon confrère Alain Fournier pour le travail effectué ces dernières années à la tête de l’AAPPQ et je souhaite la bienvenue à son nouveau président, Marc Laurendeau.

Je souhaite ici élargir le message. L’OAQ compte de nombreux partenaires avec qui il travaille quand les visions se rejoignent : la Conférence interprofessionnelle du design du Québec (CIDQ), l’Union des producteurs agricoles (UPA), l’Association des architectes paysagistes du Québec (AAPQ), l’Ordre des urbanistes, l’Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ) et bien d’autres. Les réflexions autour du design, de l’étalement urbain, de la Loi sur les architectes ou de l’accessibilité universelle ne sont pas le monopole de l’Ordre des architectes.

Je ne considère pas ces organisations, quelles que soient leur taille, leur mission ou leurs priorités, comme des concurrentes. Encore moins comme des profiteuses qui essaieraient de bénéficier de l’image positive des architectes. De mon point de vue, il n’y a pas de raison de se priver d’alliances si celles-ci permettent de faire avancer, ultimement, la qualité du cadre bâti au Québec. Comme on dit : l’union fait la force.

Nous naissons, nous vivons et nous mourons dans des bâtiments. C’est une évidence qu’il est nécessaire de rappeler pour parler du lien entre le bâti et la santé humaine, qu’elle soit physique ou psychologique.

Tous devraient idéalement naître dans un espace sécuritaire, fonctionnel pour le personnel, mais surtout convivial pour les parents et les enfants. Voilà une réflexion à mener maintenant que le temps des premières maisons de naissance logées dans d’anciens presbytères est révolu et qu’émergent plusieurs projets de construction. De la même façon, quand s’annonce la fin de la vie, nous devrions pouvoir passer nos dernières années dans des lieux tout aussi confortables et sécurisants, quels que soient notre condition physique ou l’état de nos facultés cognitives. Or, plusieurs enquêtes journalistiques récentes ont montré la qualité inégale des conditions d’hébergement dans les Centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD) et les ressources intermédiaires. Et il ne s’agit pas seulement de la maîtrise du français par le personnel ou de la qualité de la nourriture servie. Ces articles mentionnent la largeur des corridors, la luminosité des chambres, l’existence de cours intérieures accessibles et sécurisées et la fonctionnalité des salles de bain ou, à l’inverse, les lacunes constatées dans ces aménagements. Je ne me lancerai pas ici dans un autre réquisitoire contre les partenariats public-privé, mais il semble que les résultats ne soient pas toujours au rendez-vous en ce qui concerne l’hébergement des personnes âgées.

Entre le début et la fin de vie, nous fréquentons des Centres de la petite enfance (CPE) où l’accessibilité est évidemment essentielle, où les bouts de choux doivent pouvoir respirer un air sain, où leur motricité et leur esprit de découverte sont encouragés par un espace adapté et ludique. C’est un domaine où, malgré des normes strictes, les architectes arrivent à faire preuve de grande créativité. Nous allons ensuite dans des écoles où les espaces consacrés aux sports doivent être invitants, et ceux destinés à la circulation des élèves et professeurs dénués d’obstacles et permettant de repérer facilement les salles de classe. Plus tard, en tant que travailleurs ou employés, nous devrions évoluer dans des locaux d’entreprises qui, entre autres, mettent en avant les escaliers plutôt que les ascenseurs afin de nous aider à nous maintenir en forme et à lutter contre l’obésité.

Tout occupés que nous sommes à nous créer des nids que nous voulons jolis, spacieux et pas trop chers, nous en arrivons à oublier que nous passons beaucoup de temps dans nos logements et qu’ils influent sur notre santé et celle de nos proches. Il serait peut-être temps de remettre en question certaines habitudes, par exemple celle d’installer des jeunes en pleine croissance dans des sous-sols où la qualité de l’air n’est pas toujours optimale. Ou encore nos choix esthétiques parfois audacieux. Sans pour autant renoncer à l’envie de modernité et de volume épuré, nous ne devrions pas tolérer des escaliers sans rampe, aussi design soient-ils.

Nous pourrions donner bien d’autres exemples. L’idée est d’éliminer les risques pour la santé et la sécurité qui peuvent l’être et de rendre les lieux accessibles aux visiteurs de toutes conditions et de tous âges. Dès lors, on peut viser « l’architecture du bonheur », pour reprendre le titre du livre du philosophe Alain de Botton. Car les bâtiments dans lesquels nous vivons influencent bien évidemment notre moral et notre santé psychologique. Il y a encore beaucoup d’aspects à explorer dans cet univers fascinant.

Il va de soi que les autorités publiques, chacune dans leur sphère de compétence respective, devraient se porter garantes des objectifs de santé publique, dans la construction comme ailleurs. On peut se demander par exemple pourquoi il est autorisé de construire des maisons avec sous-sol près des cours d’eau, alors que les conséquences de l’humidité sur la santé respiratoire sont documentées et que l’asthme est une pathologie en constante progression dans notre société. Ou encore pourquoi certains matériaux sont homologués alors que leur innocuité n’est pas démontrée hors de tout doute.

Au Québec, le principe de précaution est évoqué à l’occasion, mais uniquement par rapport aux questions environnementales. Certains pays l’appliquent aux enjeux liés à la santé publique, c’est-à-dire autant aux contaminations chimiques qu’aux ondes électromagnétiques, ces dernières étant bannies des bâtiments « sensibles » comme les bibliothèques ou les écoles. Je ne demande pas forcément qu’on aille aussi loin, mais la santé des Québécois et des Québécoises mérite qu’on l’aborde sous l’angle du principe de précaution.

Rappelons qu’il y a encore beaucoup à faire pour l’inclusion des personnes handicapées alors que s’ajoute au concept d’accessibilité universelle celui de visitabilité. Une résidence « visitable » par tout le monde, y compris les proches à mobilité réduite, dispose d’une entrée sans marche, de portes larges et d’une salle de bain en rez-de-chaussée, par exemple. Ses solutions devraient être la règle et sont abordables, mais elles doivent être prises en compte dès la conception. Il serait temps que tous – législateurs, promoteurs, propriétaires et architectes – nous nous mobilisions afin que toutes les personnes – celles qui sont en santé comme celles qui ne le sont pas, celles qui sont dites handicapées et les autres – puissent bénéficier de la même facilité et du même confort dans leur fréquentation des bâtiments.