Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

ChroniqueLes tant modernes

Pierre Frisko

J’ai commencé, l’an dernier, une nouvelle carrière de joueur de balle-molle. Calibre plus que modeste. Certains joueurs n’avaient jamais mis les pieds sur un terrain de balle-molle et ne connaissaient rien, mais rien du tout, aux sports de balle. Cette année, après quelques matchs, une des nouvelles joueuses a fini par poser tout haut la question qui la hantait depuis un moment : « C’est où la position de maringo ? »

Maringo ?

On a fini par comprendre qu’elle voulait parler de l’arrêt-cour... 

Un des plaisirs de la balle-molle, c’est bien sûr de frapper la balle avec aplomb et de la regarder traverser la clôture. Vu mon calibre, je la regarde traverser quand c’est un de mes coéquipiers qui vient de la frapper. Moi, je suis déjà content quand j’arrive à la cogner au-dessus de la tête du maringo.

Puisqu’il me reste encore des croûtes à manger avant d’être proclamé roi des coups de circuit de la ligue du mardi soir, je fais comme les vrais et je me pointe à la cage des frappeurs pour affronter le lance-balles automatique.

Maintenant que la balle-molle et le baseball sont à peine plus populaires que le boulingrin, il ne reste qu’un seul lance-balles dans toute la région. Et il fallait que ce soit en plein no man’s land, quelque part à Laval.

Vous ne serez pas surpris si je vous dis que ce n’est généralement pas moi qui conduis, ce qui me laisse le loisir de râler devant le paysage. Et le long des autoroutes qui nous mènent à la terre promise, je vous jure qu’il y a de quoi râler. Outre les milliards de mètres carrés de grandes surfaces en tous genres entourées de zilliards de places de stationnement, nous croisons des tas de tours résidentielles plantées sur d’autres immenses terrains de stationnement.

De l’autoroute, on peine à imaginer le bonheur de tous ces ménages qui possèdent une vue panoramique sur les bouchons de circulation, avec ambiance sonore de chevaux-vapeurs et effluves de sans-plomb No 5. 

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Heureusement, tout ça remonte à une autre époque. 

Maintenant, à peu près tout le monde s’entend sur la nécessité d’aménager nos villes autrement. Aujourd’hui, on fait de la densification.

À Québec, le maire Labeaume en a même fait un de ses nouveaux dadas. Il le disait récemment en entrevue à la télé : être contre la densification, « c’est assez dinosaure ». 

Mais Québec semble une terre d’accueil pour les dinosaures. Après les brontosaures de Saint-Jean-Baptiste, qui ont rejeté l’an dernier le projet d’un immeuble de neuf étages à l’îlot Irving, et les spinosaures de Saint-Roch qui ne veulent pas d’une tour de 16 étages à côté de la bibliothèque Gabrielle-Roy, c’est au tour des centrosaures de Montcalm de rouspéter devant l’arrivée d’un immeuble de six étages coin René-Lévesque et Cartier.

Quelques tyrannosaures iront répliquer que ces quartiers sont déjà les plus denses de Québec. Pfff. Il faut densifier quand même, pour attirer les jeunes familles dans des quartiers qui vieillissent.

C’est donc pour ça que les promoteurs souhaitent construire cet immeuble de six étages coin René-Lévesque et Cartier, où on érigera des deux pièces et des trois pièces, en plus de quelques quatre et demie pour les familles nombreuses.

Ça dépasse un peu la hauteur permise, mais les promoteurs sont formels : impossible de rentabiliser des projets dans la ville centre en respectant le zonage actuel.

Évidemment, il faudrait avoir l’esprit tordu pour se demander pourquoi ils ont acheté un terrain trop cher en espérant y construire un truc pas permis.

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Au moins, le maire Labeaume ne se laisse pas démonter par tous ces vélociraptors. Et pendant que tous les nymbydosaures des vieux quartiers rejettent la modernité, il peut enfin admirer la densification du boulevard Laurier, où une tour résidentielle de 29 étages a vu le jour, comme le dit son promoteur, « au cœur de l’urbanité ».

Un poète, ce promoteur : « L’appellation condos urbains prend ici tout son sens et ce n’est pas peu dire. »

Non, Monsieur ! Trois centres d’achat à proximité, boulevard à six voies en face et stationnement souterrain.

Plus zurbain, t’installes ta yourte au milieu de l’autoroute.