Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

ÉditorialConcilier et réconcilier

Nathalie Dion

Je voudrais d’abord vous remercier sincèrement de m’avoir élue à la présidence de l’Ordre. Je vous suis reconnaissante de cette marque de confiance. Vous vous en doutez, j’ai déjà commencé à m’approprier les grands dossiers et à porter la parole de l’OAQ sur la place publique. Je m’engage à le faire tout au long de mon mandat avec enthousiasme et modestie, dans le but de faire avancer l’architecture, de manière à assurer adéquatement notre mission de protection du public. C’est selon moi la meilleure façon de faire aussi progresser la cause de l’architecte, tout en sensibilisant le public et les décideurs à son rôle dans la société. 

Ce rôle, je ne vous apprendrai rien, est en constante mutation. Et il risque encore une fois de se transformer avec la place de plus en plus grande que notre société accorde à la participation citoyenne. Elle est au cœur de notre dossier.

Le sujet est devenu incontournable. Les Européens, qui ont souvent quelques années d’avance sur nous, l’expérimentent chaque année davantage. La Ville de Lyon célèbre cette année le dixième anniversaire de sa Charte de la participation. Et il n’y a plus beaucoup de grands projets d’aménagement dignes de ce nom qui y soient conçus sans l’apport du public. 

Au Québec, les consultations publiques inquiètent parfois les professionnels, car elles retardent les projets et obligent à les modifier. Peut-être est-ce parce qu’elles arrivent tardivement. La dernière consultation sur le quartier Griffintown, à Montréal, a été décriée pour cette raison par de nombreux observateurs. On a en effet convié la population à donner son avis une fois les grues installées. C’est un peu tard…

Consulter en amont n’est pas la seule condition d’une démarche réussie, comme le prouve le réaménagement du quartier des Halles à Paris, auquel nous consacrons un article. Les usagers identifiés au départ n’étaient pas les bons ! Quand on a rectifié le tir, les décisions étaient déjà prises. Alors qu’ils présentaient leurs plans devant les principaux usagers, les architectes ne pouvaient que recevoir les doléances et sortir de l’exercice frustrés eux aussi.

Ces expériences peuvent laisser un goût amer. Pour autant, faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Je ne crois pas. D’abord, et même si la pression ne pèse pas directement sur lui, le professionnel a tout intérêt à s’impliquer dans les démarches de consultation publique. D’autant plus qu’elles pourraient bien représenter pour lui des occasions de faire valoir ses compétences et de renforcer sa position en aménagement, d’en faire un incontournable. 

En effet, pendant la consultation, le client a plus que jamais besoin d’être accompagné. Et l’architecte peut mettre en œuvre ses talents de médiateur et de chef d’orchestre devant des intervenants multiples. Habitué à concilier des besoins et des contraintes, il peut ensuite montrer qu’il sait prendre en compte les attentes citoyennes pour les marier avec celles du promoteur.

À la lecture du dossier, on réalise que le fait de tendre parfois les rênes aux citoyens inquiète les architectes. Certains craignent d’être dépossédés de leur rôle d’expert ou de perdre le contrôle du concept. C’est parfaitement légitime, mais c’est pourtant loin d’être une fatalité. 

Prenons le cas exemplaire de l’écoquartier Vauban en Allemagne. Bien sûr, les futurs habitants se sont réunis au sein de coopératives pour définir eux-mêmes leur cadre de vie, mais chacun des groupes s’appuyait sur un architecte. Il n’a jamais été question de faire sans lui, bien au contraire. Le spécialiste permettait non seulement de savoir ce qui était techniquement possible, mais aussi de pousser plus loin les idées des citoyens. 

Les architectes restent les seuls capables de traduire concrètement les besoins dans un projet. Je ne crois pas que les usagers remettent en cause cet apport indispensable. La preuve ? Pour contrer l’image négative d’un quartier à la suite d’une série de contestations, les riverains à l’origine du festival torontois Yes, in my backyard sont allés chercher des architectes pour transposer leur vision du quartier idéal. 

L’architecte peut tirer de nombreux avantages d’une consultation publique bien menée. Il bénéficie notamment d’une connaissance plus précise du milieu dans lequel son projet s’insère et de ses aspirations. Les nouvelles technologies facilitent désormais cette collecte de données, inspirant du même coup le client et le professionnel. Au bout du compte, le projet ainsi bonifié vise plus juste et profite d’une meilleure acceptabilité sociale. 

Positionné comme un acteur-clé de la démarche consultative et un concepteur de bâtiments qui seront plus appréciés des usagers, l’architecte pourrait bien bénéficier d’une meilleure visibilité. Qui s’en plaindrait ?