Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

Habitation légèreLes petits débrouillards

Yourtes, caravanes, conteneurs, maisons mobiles : par choix ou par obligation, les Européens sont de plus en plus nombreux à vivre dans ces habitations légères et mobiles qui, malgré tout, n’entrent pas rapidement dans les mœurs.

Leslie Doumerc

Inventée l’été dernier par les designers du manufacturier japonais DCW, la capsule Zero Pod a créé son petit effet. Nombreux sont ceux qui se sont mis à rêver de parcourir le monde avec pour demeure cette élégante bulle en kit facile à monter et qui, grâce à l’absence de fondations, s’ajuste à n’importe quel terrain.

De nos jours, un certain éloge de la lenteur et des vertus du nomadisme et de la vie simple font que l’image de l’escargot promenant sa maison sur son dos ne manque pas d’attraits pour les sprinteurs fatigués. Car si simplicité rime avec précarité, elle rime aussi avec progrès et adaptabilité.

 

Nomad land

Face à cette tendance grandissante, le réseau Relier, une association française qui soutient les personnes souhaitant s’établir en milieu rural, a inauguré l’an dernier un grand chantier de réflexion sur l’habitat léger et mobile dont ont résulté 160 pages d’études et de témoignages. Si les idées divergent quant à la place que doivent prendre dans la société ces maisons jugées « non conventionnelles », les spécialistes, élus et citoyens interrogés s’entendent au moins sur les points communs de ce type d’habitat. À commencer par ses caractéristiques : relativement exigu, peu cher et n’ayant qu’un faible impact sur l’environnement.

Malgré cela, l’habitation mobile traîne encore une image très négative en Europe, et ses adeptes sont victimes de stigmatisation. « Le voyageur est souvent assimilé à l’invasion ou à la délinquance. Le cliché du voleur de poules ou de l’écolo asocial et un peu fou persiste », soulève Olivier Berthelin, du magazine en ligne Dépêches tsiganes, qui informe sur les droits des habitants de résidences mobiles ou éphémères.

Enfin, toujours selon le rapport du réseau Relier, la diversité des profils des gens vivant en habitation mobile et les formes très hétérogènes que peuvent prendre ces habitations rendent difficile une catégorisation et, a fortiori, une reconnaissance juridique (voir encadré). Résultat : les nomades sont souvent renvoyés à un statut de hors-la-loi. 

Or, les pouvoirs publics ferment parfois les yeux sur ces entorses à la règle : aussi illégales soient-elles, ces habitations nomades constituent d’utiles pansements pour pallier le manque de financement étatique. En France, où 10 millions de personnes sont touchées par la crise du logement, on ne compte plus les campings qui accueillent des résidents permanents. Par ailleurs, l’utilisation de conteneurs pour fabriquer des résidences universitaires commence à se répandre. Face à la pénurie de logements dits « classiques », accessibles financièrement et matériellement, place au système D.

 

Yourte allégée

C’est d’ailleurs grâce à son esprit débrouillard que K., revenu d’un long voyage la tête pleine, mais les poches vides, a résolu son problème de logement : il a ressorti la yourte confectionnée quatre ans plus tôt dans le cadre d’un projet scolaire. Ainsi, depuis un an, cette tente traditionnelle mongole a trouvé sa place au fond d’un jardin privé... en plein cœur de Bruxelles.

Aidé de quelques amis, K. n’a eu besoin que d’une petite journée pour monter la treille, les tiges et la coupole en bois, qu’il a ensuite recouvertes d’une toile en coton imperméabilisé. À l’approche de l’hiver, il a isolé l’habitation avec du feutre. Plus débrouillard que bricoleur, il est allé à la pêche aux bons plans pour ne débourser au total que 2000 € (2700 $), incluant le plancher, alors qu’on évalue généralement le coût d’une yourte entre 5000 et 15 000 € (soit entre 6500 et 20 000 $). On est loin du prix d’une véritable maison ! 

Pour l’instant, il se considère encore en colocation puisqu’il se sert de la maison principale pour cuisiner, se laver et étudier, mais il envisage d’autonomiser sa yourte en la raccordant à l’eau et au réseau Internet. « Mon objectif est d’y rester aussi longtemps que possible », dit-il, en sachant qu’il risque une expulsion si le bruit de son campement hors norme se répand un peu trop. D’où son anonymat.

L’expression de « cocon » prend tout son sens quand on pénètre dans sa yourte. Sa forme circulaire procure une sensation de douceur, comme si on était lové dans des bras imaginaires, alors qu’au centre, le poêle à bois diffuse une chaleur réconfortante. Comblé par le volume des lieux, K. compare son nid à une « suite royale » fort abordable : elle ne lui coûte qu’une soixantaine de dollars par mois, somme qu’il verse au propriétaire du terrain pour couvrir les charges communes. Il est plutôt satisfait de son sort, contrairement aux innombrables mal-logés qui ont opté pour une habitation légère et temporaire faute de mieux.

  

Architecture légère pour crise lourde

Pour l’architecte français Antoine Demarest, ce n’est pas parce que l’habitat léger et mobile est subi plutôt que choisi qu’il faut le dénigrer. « Au lieu d’attendre indéfiniment le relogement dans du “fixe”, il vaut mieux partir de ce qui existe et l’améliorer », dit-il. Il prend pour exemple des campements roms rendus plus confortables grâce à une meilleure évacuation des eaux et une consolidation des toitures à l’aide de montants de bois et de bâches de plastique. Si le résultat n’est ni esthétique, ni pérenne, il est néanmoins plus salubre et agréable à vivre qu’avant.

« Il faut bien distinguer habitations légères et utopies d’habitations légères. Beaucoup de projets restent à l’état de prototype, car ils sont rattrapés par des contraintes économiques et pratico-pratiques. Souvent, on fait moins dans l’exercice de style que dans l’architecture de l’urgence. »

Cette idée d’une architecture en prise avec la réalité fait partie des valeurs prônées par le collectif Quatorze, dont Antoine Demarest est membre. Cette association réunit une collection d’individus aux multiples talents – architectes, paysagistes, designers, danseurs, chercheurs, musiciens, cuisiniers – pour inventer ou réinventer un lieu en fonction de ceux qui l’utilisent. Dans cette optique, le collectif a repensé l’aménagement de vieux immeubles parisiens abandonnés et réquisitionnés en squats. Même si les modules réversibles proposés par le groupe n’ont pas toujours été retenus, l’architecte croit aux possibilités de l’architecture légère pour résoudre les problèmes du bâti existant.  

« À Paris, la crise du logement fait rage tandis qu’il y a deux millions de mètres carrés de bureaux vides, mais non habitables en tant que tels. On pourrait imaginer des mini-maisons en kit qui pourraient entrer dans l’ascenseur de l’immeuble et être simplement déposées à même le sol. Il suffirait ensuite de trouver un système pour les raccorder à l’eau et à l’électricité déjà présentes dans l’immeuble pour que chaque capsule soit indépendante. »

Selon lui, le potentiel est énorme et se développe déjà en mode « piraterie », un peu comme ces favelas verticales qui commencent à s’élever dans des immeubles vides au Brésil.  

Et alors que certains voient les adeptes de l’habitat poids plume comme des créateurs de problèmes, d’autres les perçoivent au contraire comme des bricoleurs de solutions. Peut-être même que ces habitations atypiques pourraient un jour se normaliser pour créer la ville démontable et déplaçable à souhait dont rêvait déjà Yona Friedman il y a plus d’un demi-siècle ?

Après tout, les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées !

Législation: zones floues

Container City, Londres, Urban Space Management. Photo: fairlybuoyant

De façon générale, les lois européennes n’autorisent ni n’interdisent les habitations légères et mobiles. Résultat : les litiges avec les voisins ou la municipalité sont gérés au cas par cas et les habitants risquent l’expulsion à tout moment.

En 2005, une recommandation a été émise par le Conseil de l’Europe pour une reconnaissance de ces habitations. L’objectif était simple : faire en sorte que ceux qui les habitent aient les mêmes devoirs que tous les propriétaires, comme l’acquittement d’une taxe foncière, mais bénéficient aussi des mêmes droits, comme l’aide à l’acquisition d’un logement. Depuis, les avancées dans le domaine sont encore timides et ces habitations restent classées comme des résidences secondaires, dites de luxe, alors que leurs propriétaires ont des revenus moins élevés que la moyenne. 

Du côté de la France, c’est l’utilisation de l’habitat léger comme résidence principale qui ennuie le législateur. Va pour les séjours de moins de six mois, car les habitants sont alors perçus comme des campeurs. Au-delà de cette période, ils entrent dans la catégorie fourre-tout des « gens du voyage ». C’est là que les choses se corsent, surtout quand il est question de l’occupation d’un terrain public. 

Selon l’association des habitants de logements éphémères ou mobiles (HALEM), « la loi française gratifie toute personne dont la résidence principale est mobile d’un statut dérogatoire, ce qui ouvre la porte à un arsenal impressionnant de dispositions discriminatoires ». De quoi dissuader ceux qui voudraient tenter l’aventure nomade...

Le poids de la légèreté

Comme dans l’histoire des trois petits cochons, le commun des mortels associe souvent l’habitation légère, telle celle en paille, à une certaine fragilité, voire à la fugacité. Mais la distinction entre le lourd et le léger n’est-elle qu’une question de poids et de robustesse ?

« Pour moi, une habitation est légère dès qu’il existe une machine capable de la déplacer », dit l’architecte français Antoine Demarest, qui donne l’exemple des conteneurs de plusieurs tonnes voyageant sur des camions ou des bateaux. À l’inverse, une cabane fixée dans un arbre, aussi légère soit-elle, ne sera jamais considérée comme telle, car intransportable ailleurs. L’idée de légèreté serait donc fortement liée à la notion de mobilité. 

Pour celui qui anime un atelier « mobile » à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, le côté transportable de la construction doit être anticipé dès la conception. D’où l’idée de faire plancher ses étudiants sur l’élaboration d’un abri de 40 m2 capable de rentrer dans un camion de 20 m3. Ceux-ci n’ont d’autre choix que de se creuser la tête en pliant, assemblant, vissant leur prototype tel un puzzle grandeur nature.

« On leur fait aussi porter, monter et démonter eux-mêmes leurs créations pour qu’ils aient toujours en tête des questions essentielles, comme savoir combien de temps et de personnes sont nécessaires à la manutention. »

Une méthode infaillible pour que les architectes en herbe débarrassent leurs œuvres des kilos superflus !