Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

Rendus architecturaux léchésTrop beaux pour être vrais?

Perspective pour la reconversion de la Freyssinet à Paris, ARM Architecture. Illustration: FOZR

Dans un monde saturé de publicités, chacun vante son produit à l’aide d’effets spectaculaires et d’images à l’esthétique léchée. L’architecture n’échappe pas au mouvement. En fait-on trop ? 

Hélène Lefranc

Il y a quelques années, dans un duo d’images 3D présentant un avant et après du projet d’ajout de l’Organisation mondiale du commerce à Genève, des arbres avaient été effacés de la photo initiale pour dissimuler le fait qu’ils allaient être abattus lors de la construction. Ce « détail » à première vue anodin a suscité un tollé et contribué à nourrir l’opposition au projet.

Dans une chronique récente, intitulée « Publicité trompeuse », le chroniqueur François Cardinal de La Presse soulignait les artifices déployés dans les plans et une vidéo du réaménagement de l’échangeur Turcot, à Montréal. On présente au public « un superbe projet intégré [dont les plans] contiennent... des corridors pour un train vers l’aéroport et un tramway... que l’on voit circuler sur une belle emprise verte dans la vidéo ». On s’entend : aucun de ces projets de transport en commun n’est prévu dans le secteur. Et pour la verdure de cet océan d’asphalte, on repassera.

Deux exemples différents, une même question : les esquisses et rendus d’architecture et d’urbanisme ne relèvent-ils pas parfois de la propagande ou du marketing ?

Elsa Lam, rédactrice en chef du magazine Canadian Architect, nuance : « Certains rendus sont encore intuitifs. Ils laissent la place à l’imagination et à l’interprétation ou cherchent à imiter des peintures, mais d’autres sont effectivement très perfectionnés et réalistes. Avec les environnements 3D, on peut carrément parcourir le futur bâtiment. On comprend mieux comment fonctionne le projet qu’avec les plans et les esquisses, mais il arrive que ce soit déconnecté de la réalité. » 

Même l’architecte français Jean Nouvel s’inquiète des rendus sublimés à grands coups de souris. Car l’informatique permet à l’architecte de mentir, confiait-il il y a quelques années à la chaîne Euronews : « Avec les perspectives dites “de promoteur”, le grand angle, les pièces qui apparaissent trois fois plus grandes, les voitures de luxe au premier plan, les pin-up et les arbres et tout ce qu’on veut, on ne voit plus ce qu’est l’architecture. On ne voit que les signes du luxe, qui sont à vendre en même temps. » Le professionnel doté d’un iota d’éthique réussira néanmoins à modérer ses transports, ajoute-t-il, en s’assurant de représenter son projet de manière fiable et vraie.

 

Vieille polémique

Le débat sur l’arrimage entre réalité et représentation en architecture n’est pas nouveau. « On l’avait déjà avec la photographie, explique Elsa Lam. J’ai déjà ressenti des impressions de grandeur en regardant des photos. Une fois sur place le bâtiment était bien différent : parfois en mieux, parfois en pire. »

Irena Latek, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, rappelle qu’il y a un temps pour concevoir le projet, puis un temps pour le communiquer. « À toutes les époques, on a toujours cherché à ce que les simulacres soient beaux. Aujourd’hui, cependant, la tendance héritée des magazines sur papier glacé est d’aller vers l’imitation de la réalité. Parfois, elle est carrément de mauvais goût. L’informatique n’est pourtant pas un outil plus performant et n’est pas plus proche de la réalité que l’aquarelle ou le dessin à la main en noir et blanc. C’est seulement une autre convention de la représentation de la réalité. »

Si toute forme de représentation est sujette à critique, cette étape est néanmoins indispensable pour transmettre l’essence d’un projet. Cela permet non seulement de mieux l’expliquer, mais de prendre les décisions qui s’imposent. Pour cette raison, l’architecte Paul Laurendeau a abandonné les logiciels Autocad et 3D Studio pour travailler entièrement avec Revit, ce qui supprime une étape. « À n’importe quel moment, je peux regarder ce que donne mon projet en modèle 3D. Je teste tout. Et pour le client, les simulations aident à valider des options. »

 

Sous-traitance et mondialisation

Poussés par la recherche de la perfection dans la représentation, les architectes ne passent-ils pas davantage de temps à fignoler leurs images qu’à concevoir le bâtiment ? Paul Laurendeau a résolu la question. Après avoir fait ses rendus lui-même, puis avoir payé et encadré des stagiaires pour le faire, il a tenté l’expérience de la sous-traitance lors du concours pour l’amphithéâtre de Trois-Rivières. « Je me suis dit que cela valait la peine malgré le montant substantiel à investir lors de cette première étape du concours, non rémunérée. J’ai fait affaire avec un employé de Jean Nouvel. Ce n’était pas les plus belles esquisses du monde, mais c’était mieux que ce que j’aurais produit, et j’ai évité les nuits blanches. »

Retenu pour la seconde étape et persuadé que les rendus ont joué en sa faveur, il va plus loin : « Rien ne m’empêchait de prendre les meilleurs au monde puisque, cette fois-ci, j’étais rémunéré. » Il fait appel au spécialiste norvégien en représentation architecturale MIR. En 48 heures, l’agence lui présente six perspectives et lui propose une panoplie d’ambiances dramatiques ou sereines : pluie battante, soleil, brouillard, lever du jour, etc.

« L’architecture était parfois floue, mais ils l’habillaient et ont raffiné en fonction de mes choix. Ils ont donné de la vie et une personnalité au bâtiment. Même l’équilibrage des couleurs a facilité l’impression. » Il n’a pas regretté son investissement puisqu’il a remporté le concours. « Je préfère des gens en Norvège qui savent ce qu’ils font plutôt qu’un stagiaire ici qui ne sait pas. J’ai gagné du temps et j’étais plus relax pour finaliser d’autres aspects du projet. »

 

Argument de vente

Les esquisses ultra-raffinées aident-elles à convaincre un jury ? Hasard ou pas, les gagnants du récent concours pour le pavillon 5 du Musée des beaux-arts de Montréal – le consortium d’architectes Manon Asselin et Jodoin Lamarre Pratte (JLP) – ont fait réaliser leurs esquisses en Australie. « C’était la première fois qu’on les faisait faire à l’extérieur et on a trouvé cela intéressant, malgré le coût considérable, explique Nicolas Ranger, architecte chez JLP. C’est une nouvelle tendance. On reproduira peut-être l’expérience, notamment si les images sont diffusées largement. »

Si les ambiances restent toutefois encore sobres sur la plupart des rendus québécois, il n’est pas rare que des architectes d’ailleurs fassent passer une fanfare ou exploser un feu d’artifices à proximité du bâtiment représenté sur les esquisses ! Par exemple, aux États-Unis, des promoteurs n’hésitent pas à rembourser aux architectes la production d’images alléchantes... puisqu’elles font vendre. Paul Laurendeau reconnaît qu’il s’agit d’une forme de marketing. « Je n’ai pas une attitude commerciale et mercantile, mais la firme qui concevait les images me rappelait constamment qu’il fallait séduire le jury. »

Aussi sophistiqué soit-il, un rendu n’arrivera jamais à faire oublier tous les défauts de conception. « Un beau graphisme ne veut évidemment pas dire que les espaces fonctionnent bien, poursuit l’architecte. Les experts savent regarder où est la porte et comment est organisé le bâtiment. » À l’inverse, un architecte qui structurerait bien son bâtiment, mais le représenterait de façon peu alléchante serait selon lui tout aussi malhabile. « Ultimement, un architecte est jugé à son bâtiment. Un mauvais architecte ne peut durer très longtemps, même s’il sous-traite ses rendus à MIR... » On peut faire rêver, mais encore faut-il tenir ses promesses !

 

De bonne foi

C’est ici que l’éthique du professionnel entre en jeu. Pour Elsa Lam, l’architecte ne peut se soustraire à sa responsabilité. « Il connaît le projet en totalité et sait par exemple qu’il faut des équipements mécaniques à tel endroit. Si cela ne se voit pas sur les dessins, il doit préciser que son image est incomplète. »

De même, il évitera des images de condos trop glorifiées où le soleil entre sous un angle impossible et dont le seul but est de vendre le produit. Ou encore, les esquisses trichant sur la hauteur des bâtiments avoisinants afin de mieux faire passer le projet ! « Quand l’architecte parle avec son client, reprend Irena Latek, il doit trouver le bon moyen de lui communiquer une idée. Ce peut être simplement de lui faire toucher l’échantillon du bois qui sera utilisé. Il ne doit pas essayer de le convaincre que le dessin qu’il a devant les yeux – qui est une vision figée et idéale du bâtiment – sera la réalité. »

« L’architecte ne doit pas faire croire au client qu’il peut avoir ce qu’il n’est pas capable de se payer, résume Paul Laurendeau. Mais je n’ai jamais entendu parler d’une poursuite pour déception, parce que le client rêvait de mieux. L’ambiance n’est pas un élément tangible au même titre qu’un spa ou une salle commune, qui peuvent disparaître entre l’image de départ et le projet construit. » On peut penser que si le client et les usagers apprécient le bâtiment, ils n’auront pas tendance à le comparer avec les images qu’ils ont vues et qui seront vite oubliées. 

Centre des arts et civilisations créoles, Miami, ARM Architecture. Illustration: FOZR