Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

Architectes à l'écoutePrendre la commande

Ouverture d’esprit, sens de la conciliation, écoute : loin d’être négligeable, la dimension psychologique de l’intervention de l’architecte nécessite le développement de quelques indispensables aptitudes.

Rémi Leroux

Être à l’écoute des besoins des usagers du bâtiment que l’on conçoit n’est pas une mince affaire. Or, la multiplication des processus de consultation publique rend plus que jamais nécessaire le rôle de chef d’orchestre de l’architecte. 

Mais avec le temps, ce chef d’orchestre a perdu ses prérogatives, croit l’architecte et urbaniste Clément Demers, directeur général du Quartier international de Montréal. « Désormais membre d’une équipe, l’architecte souhaiterait retrouver sa place de maître d’œuvre. Mais il n’est peut-être pas tout à fait prêt à écouter ce que chaque instrument ou chaque auditeur peut produire. Il a sa partition en tête et sait exactement comment il veut la jouer. Pourtant, les autres musiciens et le public peuvent eux aussi contribuer à faire évoluer l’œuvre. » Dès lors, l’architecte devient également médiateur.

 

Apprendre à entendre

Les écoles d’architecture préparent-elles leurs étudiants à affronter le monde impitoyable des « parties prenantes », cette multitude d’acteurs – institutions, usagers, groupes de pression, promoteurs – associés à un moment ou à un autre à un projet d’architecture ? 

Pour Antonin Labossière, associé du cabinet Rayside-Labossière, la réponse est non. L’université n’apprend pas vraiment aux aspirants architectes à jongler avec tous ces intervenants : « On enseigne aux étudiants à créer en répondant à des contraintes techniques, à défendre leurs concepts, mais pas à être aux prises avec des avis contradictoires. Ils ne sont pas équipés pour parler devant une salle comble de gens impatients de donner leur point de vue sur un projet. »

Clément Demers tente à sa façon de renverser la tendance. Également enseignant en architecture et coordonnateur des programmes de gestion de projets d’aménagement à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal, il donne un cours intitulé « Gestion des parties prenantes », dont l’objectif est précisément « de montrer aux étudiants l’importance de s’appuyer avant tout sur une bonne compréhension des attentes d’un milieu donné, d’un client, d’un usager ». Autrement dit, entendre ce que les musiciens et le public ont à dire.

Ouvert aux urbanistes et aux architectes à la maîtrise en gestion de projets, ce cours vise aussi à apprendre aux étudiants « à répondre aux objectifs et à préserver la force d’un projet inspirant sans tomber dans les travers du compromis à tout crin ». Les approches enseignées, précise encore Clément Demers, ne visent pas l’acceptation sociale du projet, mais l’adhésion et même l’appropriation par les parties prenantes. Des notions fort utiles dans le cadre d’une consultation publique, où l’architecte doit composer avec ses propres aspirations et celles des usagers.

 

Au-delà de l’architecture

Outre son bagage technique et créatif, Mario Petrone, du cabinet Petrone Architectes, place dans le panier des compétences dont l’architecte doit faire preuve « son amour et son respect des gens, ses aptitudes en communication, son pouvoir d’écoute, son doigté pour trancher entre ses valeurs propres et celles du client, son intégrité et son savoir-faire pour dire non lorsqu’il le croit nécessaire ».

Il distingue par ailleurs le « savoir-écouter » et le « savoir-entendre » : « C’est une chose de recueillir les attentes, les craintes ou les espoirs des usagers, c’en est une autre de savoir les prendre en compte. » Selon lui, toutes ces aptitudes ne s’acquièrent pas à l’université. « Ce sont des traits de caractère propres à chaque individu. » 

Plus nuancé, Maxime Frappier, architecte associé chez ACDF, estime que l’école prépare les étudiants « à être sensibles à des questions allant au-delà de l’architecture. Ils ont conscience des enjeux, perçoivent les problématiques sociale, urbaine ou environnementale et sont capables de se laisser bousculer et de proposer une vision plus large, inspirante ». 

Au fond, dans une gestion de projets impliquant une participation des citoyens, qu’est-ce qui distingue l’architecte du très bon architecte ? « D’abord le savoir-faire, technique ou émotionnel, une aptitude qui se développe, répond Clément Demers. Ensuite, il y a le savoir-être combiné à l’expérience, ce que j’appelle l’avoir-fait. » C’est, conclut-il, « toute une question d’équilibre ».