Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

Financement participatifSociété par actions

Populaire dans plusieurs domaines artistiques, le financement participatif a-t-il sa place en architecture ? Bien des initiatives sont lancées un peu partout sur la planète, mais peu d’architectes québécois y voient une possibilité de financement crédible.

Annabelle Moreau

Le quartier Hofplein de Rotterdam, aux Pays-Bas, n’était pas exactement reconnu pour sa convivialité. Excédés d’avoir à contourner une autoroute et une voie ferrée pour rejoindre le centre, ses citoyens demandaient depuis plusieurs années une passerelle à la municipalité, en vain. Jusqu’à ce que des architectes de la région décident de recourir au financement participatif (crowdfunding, dans la langue de nos voisins). 

Résultat ? Depuis 2011, ils ont recueilli plus de 100 000 € qui ont servi à construire le Luchtsingel (pont aérien, en néerlandais), qui s’allonge au fur et à mesure que de nouveaux dons viennent gonfler la tirelire. En échange, les donateurs, qui deviennent aussi les propriétaires du pont, verront leur nom inscrit sur une des 17 000 planches qui composeront l’ouvrage. 

Le financement participatif intéresse de plus en plus les architectes du monde entier, qui y voient de nouvelles possibilités. Comme l’architecture est dépendante du marché et du portefeuille des clients, il s’agit pour plusieurs d’un moyen de matérialiser des projets marginaux ou qui répondent directement à des besoins des citoyens ou des communautés, comme le Luchtsingel.

Les principes de base du financement participatif sont assez simples : le public est invité à faire des dons par l’entremise de plateformes en ligne, tandis que les organisateurs du projet se fixent un objectif financier et un délai pour l’atteindre. Le processus se distingue d’autres formes de financement par sa transparence ainsi que sa capacité de s’adresser au plus grand nombre.

Au Québec, la méthode est encore très marginale, même si elle a fait quelques incursions dans d’autres secteurs, notamment la culture. Cinq architectes du collectif Plux.5 de Québec y ont néanmoins eu recours pour boucler le budget de leur projet Tisse Métis Égal, une installation architecturale éphémère érigée dans le Vieux-Montréal à l’été 2012. En dépit de la participation de solides partenaires financiers, un trou persistait dans le budget.

« Pour des projets comme le nôtre, le nerf de la guerre, c’est l’argent, dit l’architecte Jean-Philippe Saucier, membre du collectif en marge de son emploi chez Coarchitecture. Un membre de Plux.5 a suggéré le crowdfunding. On a regardé différentes plateformes, comparé leurs avantages et inconvénients. Et on s’est dit : pourquoi pas ? » Les membres du collectif aiment bien innover, précise-t-il, et ce mode de financement semblait approprié au projet. Ils ont opté pour la plateforme Indiegogo et ont atteint leur objectif de 2500 $.

 

Crowdfunding et architecture : bon ménage ?

Outre l’architecture éphémère, pourrait-on avoir recours au financement participatif pour soutenir de projets d’architecture en manque de fonds ? Dans certains cas, selon l’architecte Stéphane Pratte, de l’Atelier In situ. Par exemple, l’aménagement d’une ruelle, la construction de logements sociaux ou le développement de projets à vocation communautaire. « Avec les modes de financement actuels, je ne vois pas comment on pourrait l’appliquer à des projets plus ambitieux », dit-il. (Photo: Projet Tisse Métis Égal, Collectif Plux.5. Crédit: Alexandre Guilbeault)

Pour Anik Shooner, architecte chez Menkes Shooner Dagenais LeTourneux, le financement participatif se heurte ici à un obstacle majeur : « Les Québécois n’ont pas l’habitude de faire des dons. Quel projet architectural pourrait assez mobiliser les gens pour qu’ils acceptent d’en faire ? », demande-t-elle.

Dans un article paru en juin dernier dans le magazine Canadian Architect, l’auteur et spécialiste en aménagement urbain Brendan Cormier explique que si le financement participatif intéresse de plus en plus les architectes, il est cependant plus difficile de mobiliser les donateurs autour de projets d’architecture qu’autour d’un album ou d’un film, par exemple. D’ailleurs, poursuit-il, au Canada, le nombre d’architectes qui ont recours au financement participatif est relativement peu élevé. Néanmoins, la méthode pourrait relancer la discussion sur les modes de financement actuels.

Comment alors tirer profit du financement participatif en architecture ? « Il faut un projet porteur, un projet auquel peuvent croire et les architectes et le public, pense Jean-Philippe Saucier. Il faut que l’offre soit intéressante, car le financement participatif apporte un retour sur investissement différent : ça touche nos valeurs, notre réseau. Ces derniers doivent croire en nous et au projet. »

 

Possible et souhaitable ?

Un rapport publié en janvier 2013 par l’American Institute of Architects (AIA) avance qu’il est possible de financer non seulement de petits projets d’architecture, mais aussi des projets de grande envergure. En plus de présenter les différents modèles de financement participatif et des projets qui en ont bénéficié – dont BD Bacatá, une tour de 66 étages à Bogotá, en Colombie –, le rapport offre des conseils aux architectes qui voudraient tenter l’aventure. (Photo: Projet Tisse Métis Égal, Collectif Plux.5. Crédit: Alexandre Guilbeault)

Selon l’AIA, les modèles de financement actuels limitent le rôle des architectes, et le financement participatif leur permettrait, entre autres, de s’engager davantage et plus tôt dans les projets, afin de mieux travailler avec les communautés locales. Fait intéressant, des projets très novateurs et impossibles à financer dans le réseau conventionnel pourraient voir le jour selon l’AIA. Le Luchtsingel est d’ailleurs un bon exemple des limites du financement traditionnel des projets architecturaux.

 

Les impacts sur les architectes québécois

Au Québec, un projet partageant quelques affinités avec le financement participatif est celui de la Maison du développement durable (MDD), à Montréal. Huit organisations faisant la promotion du développement durable se sont unies afin de créer ce bâtiment écologique de démonstration, le premier certifié LEED Platine NC au Québec. Le financement était également à l’avenant : la MDD a été érigée grâce à la mobilisation d’une multitude de partenaires. Ainsi, pour le volet architecture, l’un des critères de l’appel d’offres mentionnait la nécessité de s’engager dans le projet.

« Nous avons donné beaucoup d’heures sous forme de services et avons mobilisé nos contacts pour trouver des dons et des partenaires », explique Jean-Pierre LeTourneux, de Menkès Shooner Dagenais LeTourneux, qui a conçu le projet. Mais peu importe la méthode de financement, c’est la qualité architecturale qui doit primer, croit-il, tout comme sa collègue Anik Shooner.

Pour Stéphane Pratte, le financement participatif est un apport parmi d’autres. « Pour l’architecte, c’est le même travail de vente du projet. Il peut cependant être un facilitateur, car dans les projets architecturaux, tout est une question d’argent. »

Jean-Philippe Saucier croit que dans l’éventualité d’un tel financement, il n’y aurait pas d’impacts au quotidien sur le travail de l’architecte, « mais certainement dans la façon de développer, de penser le projet. La relation serait différente vis-à-vis du client en comparaison des manières de faire traditionnelles ».

Alors, à quand une clinique, une garderie ou un musée entièrement financé par le public ?

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Financement participatif
Comment ça marche?

Les plateformes utilisées pour le financement participatif fonctionnent grosso modo toutes de la même façon. Si l’objectif est atteint, les contributeurs doivent verser la somme pour laquelle ils s’étaient engagés, à défaut de quoi le projet est compromis. Par contre, chaque plateforme possède ses propres caractéristiques et modèles de financement : avec ou sans récompense, sous forme de don, de prêts, etc. 

En chiffres 

· 41,3 % des projets n’attendraient pas leur objectif financier, selon Kickstarter, la plateforme de financement participatif la plus populaire.

· 1,5 milliard de dollars US ont été récoltés en 2011 sur l’une ou l’autre des 452 plateformes dans le monde, dont 45 % se trouvent en Amérique du Nord.

· En 2011, il y a eu 532 000 campagnes en Amérique du Nord, 654 000 en Europe et 1000 ailleurs dans le monde.

· Les projets canadiens qui ont amassé les plus gros montants en 2011 sont :

1.     Pebble (montre) : 10 M$
2.     Castle Story (jeux vidéo) : 700 000 $
3.     Alpha (montre) : 320 000 $

  

Source : Crowdsourcing.org