Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

L'exemple des Halles à ParisCibles mouvantes

Photo: Martine Roux

Pour réussir une démarche de participation citoyenne, deux éléments sont essentiels: commencer en amont et bien cibler son public. Le vaste et complexe projet de réaménagement du quartier des Halles, à Paris, illustre à lui seul comment on peut passer à côté...

Martine Roux 

Installées sur le site d’un ancien marché public, les Halles forment littéralement le cœur de Paris. Ses artères vitales : cinq lignes de métro et trois de trains de banlieue (RER pour les intimes) qui déversent quotidiennement 800 000 passagers en un incessant ballet. En souterrain comme en surface, les Halles accueillent par ailleurs un centre commercial – que visitent environ 150 000 personnes par jour –, un jardin et différents équipements publics telles piscine, bibliothèque, médiathèque.

Au début des années 2000, la mairie de Paris a entrepris de réaménager ce site compact aux structures vieillissantes et mal adaptées à l’augmentation de fréquentation dont il était l’objet depuis 30 ans. Dès le début, le maire socialiste Bertrand Delanoë a exprimé la volonté d’associer les citoyens à l’élaboration du projet en organisant une vaste concertation. Actuellement en chantier, le nouveau quartier des Halles ne sera achevé qu’en 2016, bien que les activités de transport, de consommation et de loisir continuent de s’y dérouler.

En dépit de ses nobles intentions, la mairie – maître d’œuvre du projet malgré l’implication de partenaires tels que la société publique de transport, un promoteur commercial et l’autorité régionale – a commis une série de faux pas qui remettent en question le véritable caractère démocratique de sa démarche, remarque Camille Gardesse, postdoctorante au Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS), à Paris. La chercheuse, qui a consacré sa thèse de doctorat aux formes de démocratisation de l’action publique en urbanisme à travers le projet de réaménagement des Halles, note que les attentes des usagers du site ont été peu prises en compte.

Encore fallait-il déterminer qui étaient ces usagers. Or, dès le départ, Paris limite la « concertation » aux riverains du quartier des Halles, plus précisément aux associations les représentant. « Il s’agit des personnes les mieux organisées et les plus engagées dans le militantisme de quartier, explique Camille Gardesse. Elles ont majoritairement un profil socio-professionnel. On parle donc de classe moyenne aisée. » Car, hormis la présence de quelques logements sociaux lui conférant une mixité toute relative, le quartier des Halles compte principalement des appartements figurant parmi les plus chers de Paris. À l’opposé, les voyageurs et les travailleurs qui affluent vers le quartier par le RER ou le métro habitent la banlieue parisienne ou la grande région métropolitaine – on les appelle Franciliens –, et appartiennent plutôt à la classe populaire. 

« Au début, la mairie a fait une distinction entre les riverains et le grand public. Mais sa démarche était vaste et elle n’a pas vraiment cherché à savoir qui étaient les véritables usagers. Il y avait une obligation légale de réunion publique, y venait qui voulait. Les élus ont estimé qu’il s’agissait là du moyen de rejoindre le grand public, alors qu’en fait, les vraies réunions de travail ne rassemblaient que les associations de riverains. » Les usagers non riverains n’ont ainsi pu s’exprimer qu’en réunion publique et lors d’une consultation ponctuelle, tenue dans le cadre de l’exposition des quatre premiers projets lauréats, où ils étaient invités à voter pour l’un ou l’autre.

À sa décharge, la Ville de Paris n’avait jamais vraiment lancé de processus de démocratie participative avant ce projet. « Il y avait donc aussi une forme de méconnaissance des enjeux et de la manière dont il fallait organiser les choses. Elle a appris sur le tas. »

 

Petit à petit

En 2006, Paris adopte sa Charte de concertation, ce qui formalise la démarche et inclut des groupes d’usagers n’habitant pas nécessairement le quartier. « C’est intéressant, car on voit une progression dans les dispositifs mis en place, note la chercheuse. Ils sont plus formalisés, mieux définis. Cette charte conduit la mairie à organiser des groupes de travail autour de thème précis : le jardin, le bâtiment, la voirie, l’espace public. Mais, là encore, ce sont majoritairement les associations de riverains qui ont été représentées. »

Ce n’est qu’en 2009 que la mairie organise finalement un processus de consultation à l’intention des métropolitains, soit le grand public. Mais il est tard : la programmation est définie depuis belle lurette et certaines phases du projet sont déjà conçues. « Il n’était plus question d’influencer le contenu du projet. D’ailleurs, il était prévu que cette démarche ne remettrait pas en cause la programmation ou le calendrier. »

Résultat : les réunions sont houleuses tandis que les usagers non riverains des Halles, frustrés, ont l’impression que tout s’est joué sans eux. 

Pour leur part, les architectes mandatés par la mairie travaillaient déjà depuis deux ou trois ans et en étaient à l’étape des dessins. Ils participaient aux réunions de « concertation » avec les non-riverains. « Ç’a été très difficile pour certains. Ils n’ont pas toujours été protégés par la Ville de Paris, et ils ont parfois été mis en première ligne comme s’ils étaient eux-mêmes en situation de décision et de responsabilité alors que ce n’était pas le cas. »

 

Vaincre la résistance

Lors des réunions auxquelles elle a assisté, Camille Gardesse a remarqué une attitude défensive chez certains architectes, qui se retranchaient derrière leur rôle d’expert. « J’ai entendu des phrases comme “Je suis architecte, je sais de quoi je parle” ou “Vous n’allez pas tenir le crayon avec moi.” Il faut dire qu’en France, l’architecture est un héritage des beaux-arts. C’est une discipline noble, qui relève du don et du talent. Du coup, il est difficile de penser dans un processus partenarial. » 

Dans l’éventualité où les sociétés modernes adoptent de plus en plus l’urbanisme participatif, la culture professionnelle sera appelée à changer, pense la chercheuse : « Je crois que les choses sont en train d’évoluer, notamment grâce aux nouvelles générations, qui sont davantage formées aux questions de participation citoyenne, d’écoute, de prise en compte des usagers. On peut supposer que les futurs architectes seront plus sensibilisés à ces questions. » 

Dans le meilleur des mondes, l’architecte devra sans doute accorder un peu moins d’importance à son concept, et le lier davantage à l’usage et au bâti existant. « L’architecte doit savoir pour qui il fait la ville et dans quel contexte. Il doit peut-être délaisser la projection et la création artistique, car il œuvre a priori pour les gens qui vont occuper un bâtiment. Autrement dit, il doit réaliser qu’il est nécessaire de travailler avec eux. »

Les architectes demeurent les détenteurs d’un savoir-faire, poursuit-elle. « On ne le leur retirera pas. Mais tout l’intérêt, pour eux, est de nourrir ce savoir-faire avec l’expérience des usagers, avec le partenariat, avec l’écoute des attentes et des besoins, pour ensuite revenir avec des propositions. » 

Quoi qu’il en soit, il y a fort à parier que le quartier des Halles de 2016 plaira davantage à ses habitants qu’aux autres types de clientèles. N’empêche, en 10 ans, il y a eu une évolution en matière de participation citoyenne, ne serait-ce que sur le plan de la conscientisation, remarque Camille Gardesse. « On constate encore de fortes résistances parmi les politiciens, les techniciens, les architectes, et même parfois dans le public. C’est loin d’être une évidence pour tout le monde. Mais tout de même, il y a des progrès, des diffusions, des prises de conscience. » Tout n’est pas perdu.

Projet de réaménagement du quartier des Halles, maquette Canopée, Patrick Berger et Jacques Anziutti architectes. < /br>Illustration: L'Autre Image