Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

Quelques clés pour consulterTact et tactiques

Tout un art, la consultation publique ! Voici quelques principes que l’architecte doit garder en tête lors de l’accompagnement du client dans cette démarche.

Hélène Lefranc

 

Éviter le citizen washing

Le succès d’une consultation repose sur la sincérité de la démarche, non seulement au cours du processus, mais dans la prise en compte des résultats. Une consultation où les dés sont jetés d’avance risque de ne pas être prise au sérieux ou d’être boycottée.

Le promoteur d’un projet doit d’abord se poser deux questions : pourquoi consulter et à propos de quoi ? La première question s’intéresse aux objectifs du promoteur : veut-il d’améliorer un projet avec l’aide des usagers ? Veut-il valoriser son image en vue d’une élection ? Est-ce une préoccupation éthique, car de l’argent public est investi ? La seconde question permet de circonscrire l’objet de la participation : est-ce un bâtiment, un espace public, un aménagement ou un document d’urbanisme ? Le sujet doit être clair.

 

• Consulter le plus tôt possible

Pour tirer pleinement profit du savoir citoyen et des expertises en présence, la consultation devrait avoir lieu dès la phase d’idéation ou de programmation du projet. Les participants sont ainsi réellement mis à contribution dans l’élaboration d’une vision commune. Un projet trop avancé pourra difficilement évoluer en fonction des commentaires.

Si le cadre prévoit une consultation institutionnalisée tardive, le promoteur devrait favoriser une consultation informelle en amont, pour que les principaux enjeux aient déjà été discutés.

 

• Être inclusif

L’accès au débat et l’équité sont des conditions essentielles à la réussite de la démarche. Le promoteur doit se demander comment rejoindre tous les acteurs concernés, y compris ceux qu’on n’entend pas habituellement ou auxquels on ne pense pas spontanément, en faisant preuve d’originalité dans la façon de les atteindre.

Il faut trouver – en fonction du sujet et des acteurs en présence – une juste proportion entre le savoir profane, issu de la connaissance intime qu’ont les citoyens du milieu ou de l’habitat touché par le projet, et le savoir expert, de nature plus technique. Le promoteur a intérêt à développer une culture organisationnelle où le savoir profane est reconnu, où les émotions ont leur place dans la rationalité des discours. Pour être jugée crédible et légitime, une consultation doit permettre l’expression de ce savoir citoyen.

 

• Informer et adopter la transparence 

L’information et la transparence doivent permettre à tous les publics de saisir les enjeux et d’être mis sur un pied d’égalité. Il est important de mettre à la disposition des participants des documents d’information sur le projet, et ce, en amont des consultations. En plus d’être compréhensible par le commun des mortels, cette information doit être complète et objective. On ne cache rien et on ne cherche pas à convaincre, ce qui minerait la confiance. Par ailleurs, on doit privilégier le recours à une expertise indépendante. Ainsi, l’étude d’impact d’un projet ne devrait pas être réalisée par le promoteur.

 

• Choisir une méthode

La méthode dépendra du niveau de réactivité recherché : simple information, consultation, concertation ou carrément coproduction. On le devine, les méthodes cumulant plusieurs étapes nécessitent du temps.

Cafés urbains, laboratoires vivants, forums ouverts : plusieurs méthodes novatrices permettent de faire émerger « l’intelligence collective ». Ces processus s’avèrent particulièrement utiles lors de l’idéation des projets ou encore en vue de trouver une solution à un problème spécifique, dans la mesure où les promoteurs sont eux-mêmes ouverts à faire évoluer leur vision du projet. Le document Méthodes participatives, un guide pour l’utilisateur, publié par la Fondation du Roi Baudouin (Belgique), présente des lignes directrices détaillées sur 13 méthodes participatives ainsi que d’autres techniques. 

Pour les consultations classiques et encadrées (par une loi ou une charte, par exemple), il faut respecter le processus auquel les acteurs sont habitués. On évite ainsi de réinventer la roue.

 

• S’appuyer sur des professionnels

Les professionnels de la consultation, qu’il s’agisse d’agents de communication à l’interne ou de consultants, sont particulièrement habiles pour aller chercher l’information, la rendre visible et compréhensible. Ils savent aussi animer les discussions. Mais attention à ce qu’ils n’outrepassent pas leur rôle. La neutralité des organismes de consultation et de ceux qui y siègent est primordiale.

Les professionnels de l’aménagement, eux, doivent traduire en plans et maquettes, voire pousser plus loin, les idées qui émergent des discussions. Ils sont indispensables pour exprimer ce qui est possible ou pas, mais leur position ne doit pas prédominer.

 

• Évaluer la qualité de la démarche consultative 

Comme la consultation publique est un processus d’apprentissage continu, il est toujours utile de faire un bilan à la fin de la démarche. On se demande si les principes d’une bonne consultation ont été mis en œuvre et si la réponse a été à la hauteur. Le succès de la démarche ne repose pas seulement sur le nombre de personnes consultées, mais surtout sur la qualité des échanges. Enfin, on doit aussi prévoir un suivi du projet auprès des participants.

Cela dit, l’issue d’une consultation dépend d’une pluralité de facteurs : la réputation du promoteur, la nature du projet, l’intérêt médiatique qu’il suscite, le tissu social des collectivités touchées, etc. En ce sens, même la meilleure approche en matière de consultation ne peut garantir de bons résultats, mais elle permet de mettre toutes les chances de son côté !

Généralement, disent les spécialistes, quand on ne sait plus qui, de l’élu, de l’habitant, du professionnel de l’aménagement ou du fonctionnaire, a proposé quoi, c’est signe que la consultation a bien fonctionné !

 

• Mesurer les effets concrets

Attention, une consultation réussie n’est pas synonyme de projet réussi : encore faut-il que le décideur choisisse d’agir en fonction des recommandations issues de la consultation ou qu’il tienne compte des nouvelles informations. À moins que le budget ne soit coupé en cours de route ! Il est également difficile de percevoir l’influence de la participation sur le résultat. En effet, la participation ne représente qu’un moment dans le processus de décision, qui comporte bien d’autres étapes.

On peut toutefois vérifier si les commentaires émis ont été pris en compte et si le projet a été concrètement bonifié. Il est rare qu’un projet fasse l’unanimité, mais on peut le considérer comme socialement acceptable lorsqu’un consensus se dégage parmi les parties prenantes, qu’il s’agisse des élus, des groupes de pression, des experts ou des collectivités directement touchées. Au bout du compte, on s’aperçoit souvent qu’un projet bonifié répond mieux aux besoins des différents types d’usagers.

Sources : Laurence Bherer (Université de Montréal), Fabien Bressan (Robins des Villes), Jean-Guy Breton (consultant, ex-maire de Lac-Etchemin), Marc Laperrière (LeChasseur avocats) et Stéphanie Yates (UQAM).

 

L'exemple de Vauban

Photo: Lieven Soete

Vauban ne serait pas le plus réputé des écoquartiers européens s’il n’avait été avant tout un exemple de participation citoyenne. L’ancienne zone militaire de Fribourg-en-Brisgau, communauté nichée en pleine Forêt-Noire, était occupée par des squatteurs qui y avaient installé un centre socioculturel en autogestion. Plutôt que de s’en offusquer, la municipalité a édicté certains critères de base qu’elle voulait voir respectés afin de réhabiliter le site, dont les principes de développement durable. Pour le reste, elle a misé sur la flexibilité et la capacité de définition et d’innovation des futurs habitants eux-mêmes. C’est ainsi qu’est né Forum Vauban, un organisme chargé de faire le lien entre les citoyens et l’administration locale. 

Le processus a duré 13 ans. Dès 1995, les futurs résidents se sont rassemblés en groupes pour décider de la conception de leur logement, puis ont débattu du tracé urbain, des solutions de transport et des équipements publics. Ce travail s’est ensuite enrichi d’apports communautaires au fur et à mesure que les installations prenaient forme, à partir de 1998.

Vauban compte aujourd’hui 5000 habitants, 40 coopératives d’habitation écologiques, ainsi que des services communs gérés par les utilisateurs. La vie communautaire y est toujours dynamique et des personnes à faible revenu y résident encore, même si leur nombre tend à diminuer. À noter : outre les bâtiments verts et le parti-pris à l’égard de la mobilité durable, le quartier a donné la priorité aux espaces verts et aux espaces publics qui cimentent la communauté. Bonheur garanti !