Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Biomasse forestièreBouillon de culture

Le chauffage à la biomasse forestière progresse à pas de géant au Québec, à tel point que plusieurs municipalités adaptent leurs bâtiments à cette technologie. Coup d’œil sur une industrie en pleine ébullition.

Martine Roux

Dès cet automne, la municipalité de Saint-Jean-de-Dieu, dans le bas Saint-Laurent, branchera un réseau de chauffage à la biomasse forestière qui alimentera une église, une auberge, les écoles primaire et secondaire et un immeuble d’habitation. Il s’agit de la première phase du projet Réseau chaleur Saint-Jean-de-Dieu, qui vise l’utilisation de la biomasse forestière pour le chauffage des édifices publics, commerces et bâtiments industriels de la municipalité et, à long terme, de ses résidences.

La biomasse forestière provient de résidus de matière ligneuse recueillis en forêt : branches, cimes et troncs d’arbres laissés sur place après les coupes. Les municipalités achètent des copeaux de bois auprès d’entrepreneurs forestiers, puis les chauffent pour produire de l’eau chaude qui est ensuite distribuée. Au Québec, quelques établissements publics ont adopté le chauffage à la biomasse forestière, dont l’hôpital d’Amqui, depuis 2009.

Toutefois, Saint-Jean-de-Dieu sera l’une des premières municipalités à étendre l’initiative à plusieurs bâtiments. La première phase de son projet, qui représente un investissement de 750 000 $ – et pour lequel le gouvernement québécois a octroyé une aide de près de 350 000 $ –, permettra d’économiser annuellement 62 000 litres de mazout léger et réduira les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 169 tonnes de CO2. « Pour un petit milieu comme le nôtre, c’est beaucoup », dit Michel Leduc, agent de développement de cette municipalité qui compte environ 1500 âmes.

Michel Leduc a pris le bâton de pèlerin en 1998 afin de promouvoir les atouts du chauffage à la biomasse forestière aux quatre coins du Québec. À l’époque, les banquiers et les élus municipaux faisaient la sourde oreille. Il remarque que le vent a tourné récemment. « La biomasse forestière, c’est un peu comme les tramways ou les autobus fonctionnant à l’électricité : c’était à la mode il y a 120 ans, et on y revient aujourd’hui afin de diminuer notre dépendance aux produits pétroliers. On peut remercier les pays européens, beaucoup plus avancés que nous dans ce domaine. » Au siècle dernier, un tiers des maisons de la municipalité de Grand-Mère étaient chauffées gratuitement par l’eau chaude provenant de la papetière locale, qui la distribuait plutôt que de la rejeter dans la rivière Saint-Maurice, rappelle-t-il.

 

UN PIED DE NEZ AU PÉTROLE

L’utilisation de résidus forestiers à des fins de chauffage présente de nombreux avantages, soutient une étude récente de la Fédération québécoise des coopératives forestières. Selon l’organisme, le Québec, ses entreprises et ses établissements pourraient épargner jusqu’à 467 M$ annuellement en achats de combustibles fossiles. Compte tenu de l’augmentation des coûts d’énergie, l’économie friserait le milliard de dollars par an en 2035.

Au-delà des avantages environnementaux et économiques, le chauffage à la biomasse forestière confère plus d’autonomie aux communautés québécoises, affirme Michel Leduc. « À Saint-Jean-de-Dieu, le système est entièrement contrôlé par des gens d’ici. Le fournisseur de copeaux de bois, choisi par appel d’offres, est un entrepreneur de la région. Et comme la municipalité facture la consommation d’eau chaude, les sous restent chez nous. » Bref, ces projets revitalisent l’économie locale, qui bénéficie en retour des retombées.

Pas étonnant que le gouvernement québécois s’y intéresse de plus près. En juillet, il présentait la Stratégie 2012-2017 pour l’industrie québécoise des produits forestiers, un fonds de 268 M$ visant à augmenter la valeur de la fibre de bois. L’un des objectifs est d’encourager l’industrie à exploiter davantage la biomasse forestière. Cette initiative avait été précédée d’un projet-pilote du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, le Programme d’aide à l’utilisation de la biomasse forestière pour le chauffage, qui offre un soutien financier aux consommateurs de combustibles fossiles (à l’exception du mazout lourd) en voie de se convertir à la biomasse forestière. Seuls les bâtiments institutionnels, commerciaux ou religieux ainsi que certains réseaux de chaleur y sont admissibles. Notez que ce projet devait prendre fin en mars, mais « il reste quelques millions », indique sa responsable au Ministère, Nicolas Laflamme.

 

ÉNERGIE VERTE, VRAIMENT?

Malgré ses avantages, le chauffage à la biomasse forestière ne fait pas l’unanimité. Directeur de Greenpeace pour le Québec, Nicolas Mainville souligne qu’initialement la biomasse forestière provenait des usines – sciures, rabotures, liqueur de papetière, etc. – plutôt que des forêts. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, au point que l’organisme qualifie de « biomascarade » la stratégie gouvernementale stimulant l’extraction de biomasse forestière. « Le concept de “résidus” de forêts a été travesti à un tel point que des arbres debout et sains, des arbustes, des zones de feu ou des zones d’épidémie sont tous considérés comme des déchets. Ça devient un problème : comme la demande augmente rapidement, les producteurs de biomasse brute ou de granules risquent de se tourner vers la forêt. » Des politiques permissives noient une bonne initiative pour en faire une aberration environnementale, résume-t-il.

Les résidus forestiers sont l’engrais de la forêt, dit Greenpeace, qui a récemment suggéré aux gouvernements provinciaux d’imposer un maximum d’exploitation de 25 % des résidus. Au Québec, on en recueille actuellement 70 %, précise Nicolas Mainville. Dans ce cas, est-il possible d’exploiter la biomasse forestière de façon responsable ? Certaines coopératives forestières et des municipalités imposent effectivement des limites. Par exemple, Saint-Jean-de-Dieu exige que son fournisseur n’exploite pas plus de 35 % des résidus forestiers. « On fait régulièrement des inspections pour voir si c’est respecté, et on n’envoie pas de carte postale avant ! » dit Michel Leduc. « Mais la saine gestion de la forêt reste marginale », rétorque Nicolas Mainville.

Quant à la carboneutralité de la biomasse forestière, Greenpeace y met un gros bémol. « La combustion de cette matière émet plus de GES que le charbon. Ce n’est pas comptabilisé, car on se dit que les arbres vont repousser. Le hic, c’est que ça prendra des décennies ou des siècles avant que ce carbone soit recapté par les arbres en croissance. » Selon Greenpeace, l’exploitation forestière à des fins énergétiques augmente les émissions de carbone vers l’atmosphère, ce qui contribue aux changements climatiques. Ainsi, la combustion de biomasse émettrait environ 40 mégatonnes de CO2 par an au Canada (soit plus que les émissions du parc automobile en 2009). L’organisme de pression n’est pas le seul à mettre en doute la carboneutralité de cette matière : en France, une étude récente de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie souligne que la combustion de biomasse (sous toutes ses formes) émet plus de particules fines que les transports routiers. Pour une énergie dite verte, voilà un problème auquel les scientifiques devront réfléchir, surtout à l’heure où le développement de la biomasse s’accélère.