Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

ÉditorialUn exercice de modestie

André Bourassa, président

Le développement durable « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs », selon la définition communément admise et reprise par Québec. Cela correspond aussi à la définition du patrimoine, ce cadre bâti que l’on érige ou que l’on protège pour transmission aux générations futures. Chaque génération érige en effet de nouveaux bâtiments, mais hérite d’un nombre croissant d’édifices d’intérêt déjà construits, qu’elle léguera à son tour.

Nous, architectes, avons donc une responsabilité particulière envers le patrimoine, responsabilité qui s’accentue. Elle est culturelle et sociale : des lieux sont reliés à l’histoire, témoignent de nos évolutions et de nos choix en tant que peuple ou s’inscrivent dans des courants artistiques et techniques, en plus d’avoir une valeur affective et mémorielle pour les citoyens. Elle est évidemment environnementale : pourquoi faire table rase de ce qui existe quand c’est beau, bien fabriqué et réutilisable, et construire du neuf en épuisant toujours plus de ressources ? Quand on ajoute au coût d’une construction neuve celui de la démolition préalable, on s’aperçoit que préserver est souvent aussi une utilisation optimale des ressources financières.

Chaque architecte a ses styles, ses époques et son type de bâtiment préférés, mais nous devons porter attention à tous les types de patrimoine. Tous ont leur place. Après tout, le cadre bâti québécois date rarement de plus de 350 ans et nous ne pouvons pas nous permettre de trop en jeter !

Il ne s’agit pas non plus de jouer les intégristes. Nous devons préserver tout en étant raisonnables, en fonction de l’état, des usages possibles et des budgets à notre disposition. Mieux vaut préserver adéquatement un peu de patrimoine et le garder vivant, que beaucoup qui ne sert à rien et dont les citoyens se désintéressent. S’il ne se dégrade pas, on peut toutefois attendre que la génération suivante trouve le moyen de l’utiliser. Il faut savoir patienter et accepter de vivre à l’ombre de certaines friches.

On le voit, tout est question de choix, y compris à petite échelle quand on intervient sur un bâtiment existant. Que conserver ? Que démolir ? Que transformer ? Même difficile, cette tâche est intrinsèque à notre métier. Nos études nous ont normalement outillés pour répondre à ces questions, que ce soit en matière de capacité d’analyse, de connaissances historiques, ou d’expertises et de techniques complémentaires à étudier avant de trancher.

Évidemment, tous les clients n’ont pas la même sensibilité au patrimoine. Il est de notre devoir d’architecte de les faire progresser quand ils ne sont pas conscients de la valeur de leurs biens ou des biens voisins. Même si l’on intervient sur un lieu encore utilisé dans sa fonction première, une résidence Art déco ou une usine du début du 20e siècle à agrandir, la valeur patrimoniale du bâtiment, le cas échéant, doit être notre souci.

Par ailleurs, la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel vient d’entrer en vigueur. Celle-ci transfère aux municipalités la gestion d’une partie du patrimoine qui était jusqu’à maintenant sous la responsabilité du gouvernement provincial. Toutes n’ont pas forcément les expertises ou les ressources nécessaires. Après s’être familiarisés avec les nouveaux vocables désignant dorénavant les différents statuts – sites patrimoniaux déclarés, biens immobiliers classés, etc. – les architectes auront un rôle à jouer, notamment dans l’élaboration des plans de conservation et dans leur maintien.

Bien sûr, nous avons choisi ce métier pour créer, attirés par l’idée de dessiner une esquisse sur une page blanche, de concevoir du tangible à partir de rien, de remplir des vides. Cet exercice, toujours excitant, développe l’ego, sans jugement aucun. Intervenir sur le patrimoine nécessite une autre posture. Des gestes forts peuvent être posés, mais dans le respect de ce qui est déjà en place, en acceptant les contraintes du bâti existant comme nous acceptons les contraintes du sol dans tout projet. Cet exercice de modestie est un défi aussi passionnant.