Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Gérer l'amianteFibres sensibles

Alors que l’exploitation de l’amiante au Québec tire à sa fin, une question demeure : comment gérer l’amiante déjà présent dans le parc immobilier ?

Marc-André Sabourin

Sur papier, le projet de rénovation de deux pavillons de l’hôpital Louis-H. Lafontaine visant à y loger les bureaux de la direction et de l’administration ne paraissait pas bien compliqué. Mais c’était sans compter la présence d’amiante.

Les administrateurs avaient pourtant fait désamianter les lieux. Or, des imprévus sont survenus après l’ouverture du chantier et, en 2007, un désamiantage supplémentaire a dû être effectué. « Deux mois ont été perdus comme ça », se souvient Rodrigue Paulin, de Paulin architecte, la firme qui a été chargée de ces travaux non planifiés. Inévitablement, le projet a été livré en retard et a coûté plus cher, soit environ 200 000 $ de plus sur un budget de 2,5 M$.

L’hôpital Louis-H. Lafontaine est loin d’être un cas unique. En avril dernier, grâce à la Loi sur l’accès à l’information, Radio-Canada a obtenu une liste de 289 bâtiments publics contenant de l’amiante recensés par la Société immobilière du Québec. Parmi ceux-ci figurent notamment des palais de justice, des immeubles de bureaux, des ateliers municipaux ainsi que des écoles.

Et ce n’est que la pointe de l’iceberg. Selon une étude effectuée en 2008 par des chercheurs de l’Université de Montréal pour le compte de l’Institut national de santé publique du Québec, on a décelé de l’amiante dans plus de 1500 immeubles à l’échelle de la province. La liste détaillée demeure toutefois secrète, même si plusieurs de ces bâtiments appartiennent à des organismes publics ou parapublics. En mars 2012, le gouvernement libéral s’était engagé à diffuser cette information. Il a toutefois été défait avant de réaliser sa promesse.

En réalité, l’amiante est partout. « Tout bâtiment qui a été construit avant 1985 est susceptible d’en contenir », affirme l’ingénieur Maxime Veilleux, vice-président Est-du-Québec du Groupe Gesfor, une firme de génie-conseil qui offre notamment des services de gestion de l’amiante. Un architecte qui réalise des projets de rénovation se retrouvera donc, un jour ou l’autre, avec ce matériau controversé sur les bras.

 

PSYCHOSE

L’amiante a mauvaise presse partout dans le monde et fait très peur. Chaque année, des travailleurs décèdent encore de maladies liées à l’exposition aux fibres d’amiante. En 2010 seulement, la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) a dénombré 90 victimes.

Malgré tout, la crainte de l’amiante est disproportionnée, selon Martin Dubois, de la firme Patri-Arch, spécialisée en patrimoine. « J’ai parfois l’impression qu’il y a une psychose au Québec à ce sujet. Dans bien des cas, l’amiante ne pose aucun risque et il n’y a aucune urgence à l’enlever, ni de raison de paniquer. »

S’il y en a un qui ne panique pas, c’est Van Hiep Nguyen. La preuve : l’ingénieur travaille tous les jours à la firme de génie-conseil Exp même si son bureau contient de l’amiante sous toutes ses formes ! « Ça, c’est une des variétés les plus dangereuses, l’amosite, qui était utilisée comme isolant », dit-il en tendant un sac de plastique bien scellé. À l’intérieur, les petites boules poussiéreuses semblables à du papier très usé n’ont pas l’air bien menaçantes.

« La forme la moins dangereuse, c’est celle-là », continue le directeur de la division Qualité de l’air et hygiène industrielle en pointant un autre sac. Le carreau beige qui s’y trouve semble sortir tout droit d’un corridor d’hôpital. « Comme l’amiante y est mélangé à du ciment, les fibres ne se dispersent pas dans l’air. »

Lorsqu’on lui demande s’il faut retirer toute trace d’amiante du parc immobilier québécois, sa réponse est un « non » catégorique : « Tant que le matériau qui contient l’amiante est en bonne condition, il ne pose pas de risque. S’il est endommagé ou s’il se trouve à un endroit où il est susceptible de bouger ou d’être endommagé, là il faut désamianter. »

 

PEU DE CONTRAINTES

Du côté de la législation, c’est le Far West. Au Québec, aucune loi n’oblige les propriétaires à déceler ou à retirer l’amiante présent dans leurs immeubles, et ce, même s’il est en mauvais état. Dans la Politique d’utilisation accrue et sécuritaire de l’amiante adoptée par le gouvernement provincial en 2002, il était pourtant question d’instaurer un « règlement sur l’identification et la traçabilité de l’amiante dans les édifices ».

Dix ans plus tard, aucune réglementation n’a vu le jour. « Des travaux sont en cours, mais je ne peux pas vous dire quand ce sera terminé », dit Louis-Jean Ducharme-Tremblay, porte-parole de la CSST.

La réglementation la plus contraignante concerne la santé des travailleurs. Le Code de sécurité pour les travaux de construction stipule notamment qu’avant « d’entreprendre des travaux susceptibles d’émettre de la poussière d’amiante, l’employeur doit déterminer les types d’amiante présents dans les matériaux » afin que les mesures de protection nécessaires puissent être appliquées. Celles-ci vont du simple port d’un masque à l’isolation complète du lieu de travail.

Dans la pratique, des chantiers sont souvent ouverts sans que la caractérisation des matériaux ait été faite. « Les gestionnaires d’immeubles ont pourtant tout intérêt à savoir ce qui se trouve dans leurs bâtiments », dit Maxime Veilleux.

Avoir ces renseignements en main dès le début d’un projet évite de mauvaises surprises. Par exemple, si un inspecteur de la CSST se présente et que le maître d’œuvre ne peut pas démontrer l’absence d’amiante, le chantier sera fermé. Les récidivistes ont droit à des amendes et, dans certains cas, des poursuites judiciaires sont intentées.

La CSST encourage les architectes à vérifier s’il y a présence d’amiante dès l’élaboration des plans et devis. Évidemment, inutile de passer tout un immeuble au peigne fin si les rénovations ont lieu au cinquième étage... Si la caractérisation est positive, l’architecte devrait inscrire dans la documentation que les travaux doivent être exécutés conformément à la section 3.23 du Code de sécurité pour les travaux de construction, que l’entrepreneur doit fournir la preuve de sa compétence pour effectuer les travaux et que les déchets contaminés doivent être traités adéquatement.

Dans le cas d’un désamiantage, l’architecte doit aussi prévoir une vérification finale des travaux exécutés par des professionnels avant que l’endroit ne soit décloisonné. « Ultimement, la personne responsable de la sécurité des travailleurs demeure le maître d’œuvre », rappelle Louis-Jean Ducharme-Tremblay.

 

RETIRER OU CONSERVER?

Au cours du 20e siècle, l’amiante a tellement été utilisé qu’on est susceptible d’en trouver dans le moindre recoin d’une habitation (voir encadré). Sa popularité ne découlait pas seulement de son prix abordable, mais aussi de ses propriétés ignifuges exceptionnelles et de sa légèreté. Voilà pourquoi tant d’hôpitaux, d’écoles et de bâtiments publics en contiennent !

« Encore aujourd’hui, même si une foule de matériaux de remplacement sécuritaires et performants ont été créés, rien n’égale l’amiante pour ce qui est de la résistance au feu », dit Van Hiep Nguyen (voir encadré). À tel point que l’ingénieur suggère de le conserver quand cela est possible – et sécuritaire –, d’autant plus que désamianter coûte très cher et se révèle très complexe.

L’architecte Rodrigue Paulin en sait quelque chose. À 65 ans, il a travaillé sur une dizaine de chantiers d’amiante, dont plusieurs dans l’immeuble administratif du Port de Montréal, où le minéral était retiré systématiquement à partir de la fin des années 1990. « Chaque chantier m’a marqué, car c’est un travail très pénible à cause de toutes les normes de sécurité, bien que ces normes soient nécessaires. »

Il se souvient notamment du désamiantage d’une poutre de plus de 10 m dans une salle de réception du Port de Montréal. En dessous se trouvait une immense maquette des installations portuaires impossible à déplacer. Les travailleurs ont non seulement dû la protéger, mais aussi l’isoler pour ne pas la contaminer. « C’était tout un défi. »

Fait à noter, les architectes qui travaillent sur un projet où il y a présence d’amiante ne sont pas toujours couverts par la police d’assurance du Fonds des architectes. L’exclusion porte uniquement sur des travaux susceptibles de libérer des fibres dans l’air. « C’est une exclusion qui est courante dans l’industrie de l’assurance à cause des risques élevés que présente la manipulation de l’amiante », explique la directrice générale du Fonds, Marie-Chantal Thouin. Pour être protégé, l’architecte doit demander un avenant, au coût de 250 $. « Évidemment, s’il est mandaté pour l’escalier central et qu’il y a de l’amiante dans la toiture, ce n’est pas un problème », précise-t-elle.

Diverses entreprises, dont le Groupe Gesfor et Exp, offrent de la formation sur l’amiante pour les architectes. Mieux vaut se renseigner et ne pas prendre de risque. Au-delà de la réglementation sévère, des coûts élevés et des délais, c’est la santé des gens qui est en jeu.


REMPLACEMENT SANS RISQUE?

Retirer l’amiante d’un bâtiment représente un défi technique, financier et sanitaire. Comme si ce n’était pas suffisant, certains matériaux de remplacement posent eux aussi des risques pour la santé.

À première vue, remplacer l’amiante dans les bâtiments semble relativement simple. Après tout, les manufacturiers ont modifié leurs matériaux de construction depuis longtemps, et les procédés ont évolué au fil des ans. On a, par exemple, substitué aux traditionnels murs de plâtre, qui étaient souvent solidifiés au moyen de fibres d’amiante, des panneaux de placoplâtre.

En fait, le remplacement de l’amiante s’avère complexe quand le matériau a été utilisé pour ses propriétés ignifuges. « On doit alors se tourner vers la fibre de verre, la fibre de laine isolante, la fibre synthétique, les fibres para-aramides ou encore les céramiques réfractaires », explique l’ingénieur Van Hiep Nguyen, directeur de la division Qualité de l’air et hygiène industrielle à la firme de génie-conseil Exp. Le hic, c’est que ces fibres s’avèrent moins performantes que l’amiante et « représentent toutes un certain risque pour la santé », précise l’ingénieur.

Ainsi, les céramiques réfractaires et certaines laines minérales sont notamment classées « possiblement cancérogènes » par le Centre international de recherche sur le cancer. L’Union européenne – plus atentive au principe de précaution – les classe dans la catégorie « effet cancérogène présumé pour l’être humain ».

Toutefois, les risques associés aux matériaux de remplacement sont restreints, croit Michèle Guimon, ingénieure au service d’expertise et de conseil de l’Institut national de recherche et de sécurité, une association française qui travaille à la prévention des maladies professionnelles et des accidents du travail. « Les céramiques réfractaires sont potentiellement les plus dangereuses, mais elles sont peu utilisées à cause de leur coût élevé », dit-elle, d’autant que ces fibres sont essentiellement employées en milieu industriel.

Les édifices publics et les immeubles résidentiels sont beaucoup plus susceptibles de contenir de la laine minérale. La classification de ce matériau dépend toutefois de sa composition chimique. « Pour diminuer les risques, plusieurs fabricants ont fait évoluer leurs produits de sorte qu’ils se trouvent désormais dans la classe 3 [effet cancérogène suspecté, preuves insuffisantes] », précise Michèle Guimon.

Dans tous les cas, selon elle, les fibres de remplacement offertes sur le marché s’avèrent moins dangereuses que l’amiante. Peu importe la fibre utilisée, l’important demeure de prendre des précautions pour éviter l’émission de poussières lors de la manipulation et de réduire au maximum l’exposition à ces poussières, indique Michèle Guimon.

En temps normal les matériaux, une fois installés, ne devraient plus émettre de fibres dans l’air et, par conséquent, ne devraient pas poser de risque pour la santé.