Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Architecture moderneLe péril jeune

Oublié, mal-aimé ou menacé d’extinction, le patrimoine moderne québécois a la vie dure. Mais quelques passionnés travaillent à lui redonner ses lettres de noblesse.

Martine Roux

En septembre 2011, des citoyens de Saint-Augustin-de-Desmaures, en banlieue de Québec, ont pu assister à un spectacle aussi rare qu’impressionnant : la démolition de deux tours d’une dizaine d’étages, mises à terre en quelques minutes. Elles formaient le pavillon de la Consolata du campus du séminaire Saint-Augustin, une œuvre conçue au début des années 1960 par l’architecte Jean-Marie Roy... et qui lui avait valu l’une des médailles Massey – devenues depuis les médailles du Gouverneur général en architecture. Autant dire qu’un pan de l’histoire architecturale récente est parti en poussière ce jour-là.

C’est d’ailleurs souvent le triste sort réservé au patrimoine moderne québécois. Indifférence ? Méconnaissance ? Incurie ? « Toutes ces réponses sont bonnes, résume l’auteur Martin Dubois, consultant en patrimoine chez Patri-Arch. Le patrimoine moderne est méconnu et peu valorisé. Au Québec, c’est encore un domaine d’experts et de connaisseurs. Dans l’esprit de la plupart des gens, les bâtiments récents ont moins de valeur que les plus anciens : ils sont faits de béton, d’acier, de verre, des matériaux moins évocateurs que la brique ou le bois, et qui vieillissent moins bien. Des taches de rouille ou du béton qui s’effrite, c’est pas mal moins romantique que des vieilles pierres!»

Au-delà de la difficile appropriation populaire, les propriétaires publics de bâtiments modernes – gouvernements, municipalités, commissions scolaires – ignorent souvent leur valeur. C’est l’une des raisons expliquant la démolition du pavillon de la Consolata et d’autres bâtiments composant les campus intercommunautaires de Saint-Augustin, qui ne bénéficiaient pas d’un statut de protection. « Au fil des ans, plein de mauvaises décisions ont été prises. L’ensemble était si imposant que le choix d’une nouvelle vocation constituait un défi, et la municipalité s’est retrouvée avec trois pavillons à réhabiliter. Moins de 10 ans après en être devenue propriétaire, elle les a démolis. » Sans surprise, des immeubles de condos les remplaceront. (Photo: Luc Maltais)

L’organisme Action Patrimoine – ancien Conseil québécois des monuments et sites – a longtemps demandé un statut de protection au ministère de la Culture et des Communications, sans succès. Aujourd’hui, c’est avec la rage au cœur que sa présidente, Louise Mercier, contourne le site pour se rendre au travail. « Le campus du séminaire Saint-Augustin est maintenant méconnaissable, dit-elle. L’ensemble est morcelé, illisible, dénaturé par une extension de la banlieue. La Ville s’est montrée insensible à ce patrimoine. On a donc perdu toute la dynamique de ce qui avait été créé. »

 

DES PIEDS CARRÉS

À force de sensibilisation, certains propriétaires publics prennent peu à peu conscience de la valeur de leurs immeubles. Infatigable documentariste du patrimoine moderne québécois, l’historienne France Vanlaethem, de Docomomo Québec, mène ces batailles une à une. Mais souvent, il est trop tard. Elle cite notamment le cas de l’école primaire Bois-Joli–Sacré-Cœur, à Saint-Hyacinthe, que l’architecte Jean Michaud avait conçu comme une succession de petits pavillons à toit pentu, articulés les uns aux autres et unis par un gymnase. Depuis, l’école a fait l’objet de rénovations peu respectueuses de la configuration d’origine, qui a disparu sous la tôle.

« La direction ne s’était tout simplement pas rendu compte des qualités architecturales, explique France Vanlaethem. Quand je vois des bâtiments bien dessinés, élégants et exceptionnels être entretenus ou réparés sans égard à l’œuvre architecturale, ça me rend triste. »

Selon elle, peu de commissions scolaires abordent leur bâti comme du patrimoine : elles le voient plutôt comme de la gestion d’immeubles et évacuent les dimensions culturelles et artistiques. « À l’heure actuelle, on ne considère pas les écoles, hôpitaux ou immeubles de bureaux construits dans les années 1960 comme du patrimoine, mais comme des pieds carrés à gérer », ajoute Martin Dubois.

 

PATRIMOINE OU PAS?

L’intervention sur l’existant comporte son lot de défis, ce qui vaut aussi pour le legs moderne, affirme Claudine Déom, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal et chercheuse à la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti. Mais tout ne doit pas être conservé tel quel, ajoute-t-elle. Le hic, c’est qu’on ne s’entend pas encore sur la valeur du bâti de l’époque moderne. « Pour les icônes – Habitat 67, Westmount Square, Place Ville-Marie –, c’est beaucoup plus facile, car elles sont bien documentées. Mais pour le reste, ce n’est pas clair. Il n’est pas évident de trouver des vertus architecturales à un parc immobilier de logement social construit il y a 30 ans, par exemple. Pourtant, ça fait partie du legs moderne. Est-ce du patrimoine à sauvegarder pour autant ? La question se pose. »

Clairement, un exercice d’identification et de hiérarchisation du patrimoine moderne reste à faire au Québec. « Il faut tenir compte de plusieurs critères, dit Martin Dubois. Entre autres, l’innovation architecturale pour l’époque, la renommée de l’architecte, la facture architecturale, le legs à la société. »

Lorsqu’il réalise des inventaires patrimoniaux pour des clients publics, le consultant inclut des bâtiments modernes. « Parfois, ça surprend, mais je réponds que c’est le patrimoine de demain. Si on oblitère complètement ces années-là, on aura un trou dans l’histoire un moment donné ! »

 

GRANDEURS ET MISÈRES

Récemment, des œuvres architecturales modernes ont été magnifiquement rajeunies : c’est le cas de la station-service de l’Île-des-Sœurs, conçue par Mies van der Rohe (FABG architectes associés) ou du pavillon du lac des Castors (Pierina Saia et Réal Paul). Ce qui fait croire à France Vanlaethem que l’espoir est permis. « On fait de petits progrès. »

N’empêche, plusieurs emblèmes du patrimoine moderne québécois sont menacés de disparition. Selon tous les intervenants, l’un des plus notoires est le domaine de l’Estérel, déjà partiellement démoli ou irrémédiablement défiguré (voir encadré et Esquisses, vol. 22, no 1). « Tous ne sont pas d’avis que les réalisations de la période moderne sont précieuses ou font partie d’une grande famille de biens qui contribuent à forger notre identité collective », explique Claudine Déom.

D’autres pans de l’héritage moderne sont pour leur part menacés… d’oubli. C’est le cas de la place des Nations de l’île Notre-Dame, dit Claudine Déom, un amphithéâtre en plein air conçu par André Blouin, naguère le point de départ des visiteurs d’Expo 67. « C’est un projet fascinant, à mi-chemin entre l’architecture et l’architecture de paysage, avec du bois lamellé-collé. Aujourd’hui, cette place est en bien piètre état, et complètement oubliée. »

Pourtant, le patrimoine moderne, c’est celui des architectes, insiste France Vanlaethem. « C’est le premier bâti dont on revendique la sauvegarde alors que ses architectes sont encore vivants. Cette architecture moderne fait partie de notre culture professionnelle, que d’autres avaient oubliée sous les effets de la mode. »

 

PRUDENCE

Sensibilité, intelligence et talent : ce sont les trois qualités que doit s’adjoindre l’architecte confronté à la rénovation, à la restauration ou à la transformation d’un bâtiment patrimonial moderne, croit France Vanlaethem. Selon elle, il doit privilégier l’intervention minimale, même s’il s’agit de bâtiments de moindre importance. L’hôpital de réadaptation Villa Medica (Boutros+Pratte), à Montréal, et l’ancien centre de tri postal du 300, Saint-Paul (ABCP architecture), à Québec, en sont d’excellentes démonstrations, dit-elle.

Par ailleurs, la responsabilité de l’identification et de la conservation du patrimoine moderne incombe en partie aux architectes, croit Claudine Déom. Au moment de l’élaboration d’un projet, ils doivent se demander si l’existant revêt une dimension patrimoniale, affirme-t-elle. Car si des règlements d’urbanisme ou autres outils de préservation du patrimoine fixent le cadre d’intervention dans les grandes villes, ce n’est pas le cas partout, particulièrement en ce qui concerne le bâti récent. « Avant qu’une décision soit prise, l’architecte doit se faire l’avocat du diable, faire le tour de ses buts, s’assurer de n’avoir rien manqué. »

Pour sa part, l’architecte Jean Damecour – qui se bat bec et ongles pour préserver ce qui subsiste du domaine de l’Estérel, dans les Laurentides – assure que l’architecte est le mieux placé pour défendre les vertus architecturales du patrimoine moderne. « C’est son rôle de sensibiliser la population ou ses clients à cet héritage. C’est encore plus vrai lorsqu’il faut trouver une nouvelle vocation à un bâtiment moderne désaffecté : ne sommes-nous pas les spécialistes de la programmation ? »

Patrimoine moderne ou pas, les critères de développement durable se juxtaposent aux critères de conservation. « Il faut aller voir comment les gens vivent dans ce lieu. Est-ce une structure saine ? Que faut-il garder ? Est-il judicieux de démolir ? De plus en plus, l’architecte devra se demander ce qui marche ou pas dans ce lieu, réfléchir autrement et inclure le développement durable dans l’équation. »

D’ailleurs, les élèves de Claudine Déom, architectes de demain, montrent un intérêt marqué pour le patrimoine moderne. « Ils sont très réceptifs à cette période de l’histoire de l’architecture, et sont moins attirés par les murs de pierres que par les murs de béton. » Tant mieux, car ce seront les gardiens du patrimoine de demain.

 

Héritage encombrant

Imaginez un peu : une plage de sable, l’une des plus belles d’Allemagne, courant sur cinq kilomètres le long de la mer Baltique. L’endroit idéal pour des vacances si ce n’était d’un ensemble massif de cinq bâtiments en béton armé, témoins gênants du régime nazi.

Les Allemands sont déchirés quant au sort à réserver au colosse de Prora. Cette cité balnéaire commandée par Hitler et conçue par l’architecte allemand Clemens Klotz était destinée à récompenser les ouvriers du IIIe Reich. L’ensemble des plans a reçu le grand prix d’architecture lors de l’Exposition universelle de Paris, en 1937.

Achevé quelques mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le colosse de Prora n’a jamais ouvert ses portes au public. Ses huit blocs d’habitation d’origine, son théâtre et son cinéma sont demeurés vides, même après 1945, le régime communiste n’utilisant qu’une partie des installations comme caserne militaire. Aujourd’hui, mis à part l’auberge de jeunesse qui s’y est installée en 2011 – la plus grande d’Europe, dit-on –, le complexe demeure toujours une coquille vide de quatre kilomètres de long, plantée sur un superbe front de mer.

Faut-il démolir, transformer, rénover ? Le hic, c’est qu’à l’échelle de la région, le complexe est trop énorme pour être exploité. D’un autre côté, vu l’ampleur de la tâche, les coûts d’une démolition seraient astronomiques.

Outre les enjeux de conservation du patrimoine moderne et de développement durable, une question encore plus délicate se pose : que faire d’une relique chargée de symboles, miroir d’un passé douloureux que les Allemands préfèrent souvent oublier ? Si certains veulent raser cet encombrant héritage, d’autres tiennent mordicus à le garder, justement pour ne pas oublier le délire d’Hitler.

Pendant qu’on spécule sur son sort, Prora attire bon an mal an environ un demi-million de visiteurs. Après tout, pourquoi migrer au sud quand on peut s’amuser dans un village-vacances nazi !