Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Avenir des silosJe ne suis pas un numéro!

Pendant que le silo No 5 de Montréal se cherche une nouvelle vocation, son équivalent marseillais vient d’être reconverti en bureaux et salle de spectacle. Exemple à suivre.

Hélène Lefranc

Désaffecté depuis 1994, le fameux silo No 5 attend toujours de connaître son sort. On a cru que cet ancien silo à céréales, qui domine le quai de la Pointe-du-Moulin dans le Vieux-Montréal, allait se refaire une beauté pour le 375e anniversaire de la métropole, en 2017. Mais sa propriétaire, la Société immobilière du Canada, n’a toujours pas fait connaître ses intentions à l’égard de cette structure considérée comme un bijou par les uns, une horreur par les autres.

Imposante masse de métal et de béton de 346 m de long, le silo est composé de trois parties construites à quatre époques différentes, entre 1906 et 1958. Il renferme des élévateurs d’intérêt patrimonial, et son toit constitue un belvédère remarquable. Il s’agit donc d’un exemple de l’évolution architecturale des silos à grains au cours du 20e siècle, note Héritage Montréal, qui l’a classé à son répertoire des sites emblématiques menacés. Le Bureau d’examen des édifices fédéraux du patrimoine lui a emboîté le pas en reconnaissant de facto la valeur du silo. Résultat : sa destruction est écartée.

Dès lors, de nombreuses idées ont été émises pour une réutilisation, étant donné son emplacement stratégique. En vrac : transformation en condos ou en hôtel, ateliers d’artistes, annexe du Musée d’art contemporain, antenne de l’ONU, support d’agriculture urbaine, lieu de stockage d’archives ou de serveurs informatiques, commerces et bureaux.

L’urbaniste Dorais Kinkaid, vice-président de l’Association québécoise pour le patrimoine industriel, a suivi l’évolution du dossier avec intérêt. « J’ai peine à imaginer un projet monofonctionnel rentable, note-t-il. À mon avis, la mixité est obligatoire et le projet doit s’arrimer à la logique de redynamisation du secteur environnant. »

Rassurons-nous : le cas du silo No 5 n’est pas unique. Ailleurs sur la planète, les silos inutilisés constituent également des défis patrimoniaux. Chacun a ses spécificités, mais ils présentent des dénominateurs communs. Ils témoignent d’un passé industriel à conserver. Ils marquent le paysage. Ils sont situés sur des emplacements qui suscitent la convoitise, mais appartiennent souvent à des autorités portuaires jalouses de leurs prérogatives. Enfin leur forme et leur structure font de leur reconversion un casse-tête. Un exemple de réhabilitation ? Suivez le guide.

 

Du temps et du blé

Salle de spectacle du silo d'Arenc, Marseille, C+T architectures <br \>Photo: Luc Boegly

Le silo d’Arenc, édifié dans le port de Marseille en 1924, offre un bel exemple de recyclage abouti. Après avoir été classé « patrimoine du 20e siècle », il a fait l’objet d’un appel de projets qui a permis de définir sa nouvelle vocation : bureaux et salle de spectacle. Pour cette dernière, un concours d’architecture a été organisé, et c’est l’architecte Roland Carta qui l’a remporté en 2004. Cette salle de 2000 places, qui côtoie 5000 m2 d’espaces de bureaux, a été inaugurée il y a un an après une longue gestation et trois ans de travaux. Coût total : 35 millions d’euros, soit environ 45 millions de dollars.

En concevant le projet, les architectes ont dû faire preuve d’une dose supplémentaire d’inventivité : non seulement le silo repose-t-il sur des pilotis, mais le port voulait conserver la maîtrise du sol. Ainsi, l’accès au foyer d’accueil, à 5 m de hauteur, se fait depuis la rue par une structure orange greffée sur la façade, qui rappelle un empilement de conteneurs. Un élévateur permet de hisser les remorques de matériel scénique jusqu’à la scène, située à 16 m. Les deux rampes jadis utilisées par les camions de livraison de grains ont été reconstruites pour donner accès aux stationnements.

Durant les travaux, les grues étaient situées hors du périmètre portuaire. Pour évider le silo, les conducteurs devaient donc travailler à distance et « à l’aveugle », au moyen de caméras. L’opération s’est avérée périlleuse. « Nous fragilisions beaucoup la structure, qui aurait pu s’ouvrir en deux vers l’extérieur ou s’effondrer à l’intérieur », explique Roland Carta, qui a collaboré étroitement avec les ingénieurs spécialisés. Pour diminuer le risque, on a mis en place un système de surveillance constante par laser et installé des poutres traversantes en acier.

Le traitement acoustique a également posé tout un défi. L’enveloppe du bâtiment, situé entre un viaduc autoroutier et une gare de traversiers, était seulement constituée de 10 cm de béton, ce qui est loin d’être suffisant pour des concerts et des spectacles. On a donc projeté une épaissuer de béton supplémentaire de 10 cm sur les parois. Par ailleurs, « la géométrie du silo transmise par l’histoire, avec ses qualités et ses faiblesses, ne pouvait être modifiée. Nous craignions que le son vienne s’emprisonner dans les alvéoles », raconte l’architecte. L’acousticien a multiplié les calculs afin de déterminer les dimensions et le positionnement des lamelles de bois à installer dans les creux.

 

Du neuf et du vieux

Salle de spectacle du silo d'Arenc, Marseille, C+T architectures <br \>Photo: Luc Boegly

Ces lamelles colorées, peintes en noir et jaune, semblent métalliques, comme le sont les coursives, de style industriel. « Avec le béton brut au mur, c’est encore ce qui se marie le mieux », remarque cet adepte de la simplicité.

Par ailleurs, l’emplacement des planchers est resté tel quel : aucun étage n’a été ajouté à la partie salle de spectacle. Baptisé « salle des mamelles », le hall d’entrée correspond à l’alignement des anciens entonnoirs alimentant les cuves. Les escaliers menant à la salle de spectacle ont été placés en bout de bâtiment, dans la tour déjà fenestrée où se trouvaient les machines élévatrices. La circulation est donc une simple réinterprétation des flux. Peu d’ouvertures ont été percées, à l’exception des portes permettant d’accéder à de discrets balcons, utiles en cas d’incendie. Des escaliers de secours complètent le dispositif de sécurité côté mer, un compromis accepté par les autorités portuaires.

Roland Carta est fier de ce qui est somme toute une intervention minimale sur ce bâtiment patrimonial. « On a démoli, mais quasiment rien construit. Pour la salle de spectacle, nous n’avons rien inventé non plus : nous avons adapté les modèles existants. »

Mais un projet de reconversion patrimoniale reste bien différent d’un projet de construction, explique-t-il. « Dans le neuf, nous sommes responsables de tout. Dans l’ancien, l’architecte ne maîtrise pas ce dont il hérite. Il faut comprendre le sens de cet héritage et les techniques utilisées à l’époque. En même temps, il ne faut pas se laisser intimider par ce passé, ni craindre trop l’avenir. » À l’écouter, il semble que l’obligation du professionnel soit surtout de rester ancré dans le présent.