Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Domaine L'EstérelArtistes pour remplacer les fonctionnaires

Le dernier vestige du domaine de l’Estérel, dans les Laurentides, se cherche une nouvelle vocation. Un architecte de la région vient à sa rescousse.

Martine Roux

Des mauvaises herbes qui grignotent la toiture. Des bardeaux pendouillant de la corniche. Des soffites dispersés aux quatre vents. Une façade blanche mouchetée de taches de rouille. Des carreaux remplacés par du papier alu, des fenêtres placardées. Voilà l’état actuel du berceau de la modernité architecturale au Québec : le centre culturel du domaine de l’Estérel, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson.

Conçu dans les années 1930 par l’architecte belge Antoine Courtens – Prix de Rome 1925 –, ce splendide bâtiment Art déco est le dernier vestige « lisible » de l’ensemble imaginé par l’excentrique baron européen Louis Empain. Il loge notamment l’hôtel de ville de cette petite municipalité des Laurentides, qui en est propriétaire. Mais la Ville souhaite déménager ses bureaux, et ne sait que faire de cet imposant héritage.

Déjà rocambolesque à souhait, l’histoire du domaine – que nous rapportions dans l’édition d’Esquisses du printemps 2011 – n’est pas terminée pour autant. Prenant le relais de Docomomo Québec, qui a abondamment documenté l’œuvre, le président de la Société d’histoire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson et d’Estérel, l’architecte Jean Damecour, s’est juré de trouver une deuxième vie au centre culturel.

Son projet : Artist Motel, un atelier d’artistes. Une idée qui lui est venue de nul autre que Jean-Paul Riopelle, qui habitait la région dans les dernières années de sa vie. Sous la magnifique salle en demi-cercle de l’immeuble, l’architecte a imaginé 18 cubes de 20 pieds sur 20 pieds qu’occuperaient les nombreux artistes de la région de même que les artistes en résidence. En mai dernier, la découverte inopinée de 1000 plans d’origine des différents bâtiments du domaine – dont 70 signés par Courtens –, sauvés in extremis de la benne à déchets, a cristallisé ses ambitions.

« C’est non seulement un projet viable, mais c’est un projet d’économie sociale, argue-t-il. Mais il ne peut se faire sans le concours de la municipalité. »

Histoire de concrétiser Artist Motel, l’architecte a conçu une maquette qu’il a présentée à la Farandole des arts visuels, en août dernier. « Je ne veux pas que le centre culturel disparaisse et qu’on se dise par la suite : “Si on avait su !” » explique-t-il. C’est le rôle de l’architecte de sensibiliser au patrimoine existant, d’autant que ce bâtiment peut être restauré. La maquette lui rend sa beauté d’origine, qu’on ne peut percevoir aujourd’hui. » Du coup, plus de 600 personnes ont signé un registre réclamant la sauvegarde du centre culturel.

Mais c’était sans compter la réaction de la municipalité, qui a vu la démarche de l’architecte comme une provocation. La mairesse de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, Linda Fortin, s’étonne de cette initiative. « La Société d’histoire n’est pas propriétaire de l’immeuble, dit-elle. La Ville est bien consciente de son potentiel, mais n’a pas encore décidé de son avenir. Nous étudions présentement divers scénarios. » Elle n’a malheureusement pas précisé lesquels.