Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

La seconde vie des bunkersAbris de fortune

En France, un nombre croissant de propriétaires découvrent le potentiel d’habitation de leur bunker. Mais comment recycler cet abri souterrain conçu pour se protéger des bombes allemandes en lieu agréable à vivre sans perdre le cachet patrimonial ? Histoire d’une rénovation.

Leslie Doumerc

L’ennemi est parti, mais eux sont restés : près de 12 000 bunkers de la Seconde Guerre mondiale tapissent la côte atlantique française. Dans l’après-guerre, alors que les terrains partent comme des petits pains et pour une bouchée de pain, ces blocs de béton sont boudés par les propriétaires. Au mieux, ils servent de caves à vin, au pire, ils sont oubliés au fond du jardin, à l’abri des regards et des esprits encore écorchés par ces années belligérantes.

Sur l’île de Noirmoutier, le grand-père de Jérémie Ténif* a au contraire choisi le terrain qui allait accueillir sa demeure en fonction du bunker qui s’y trouvait. Cet ingénieur de formation savait que les Allemands avaient une peur bleue de l’affaissement des blocs dans les dunes et creusaient jusqu’à la roche pour s’assurer une stabilité à toute épreuve. Il venait de trouver la meilleure fondation possible pour la construction d’un magnifique loft de 80 m2 avec vue sur la mer!

Un demi-siècle plus tard, la famille s’est agrandie et il a bien fallu trouver un moyen de loger tout ce petit monde. Les possibilités de nouvelles constructions étaient si réglementées dans cet espace protégé de front de mer que Jérémie Ténif s’est tourné vers le bunker de 60 m2 qui servait de débarras au sous-sol. « C’est de la bêtise de laisser cela à l’abandon quand on a besoin d’espace ! Mais faire des travaux dans ce lieu conçu pour demeurer tel quel demande des connaissances particulières. On n’a pas vraiment le droit à l’erreur et les spécialistes en rénovation de bunker ne courent pas les rues ! » dit le propriétaire, qui travaille actuellement à la création d’un site Internet sur le sujet.

Avant de se passionner pour son « blockhaus », comme il l’appelle, Jérémie Ténif le novice a utilisé une méthode infaillible, celle du gros bon sens. « Pour chaque étape de rénovation, on a fait appel à cinq spécialistes qui nous proposaient toujours des options différentes. Finalement, on a choisi les solutions qui nous paraissaient les plus viables et les moins délirantes côté prix. »

*Nom fictif, à la demande de l'interviewé.

 

FAIRE PREUVE D'OUVERTURE 

Une fois le bunker vidé de son bric-à-brac, la première étape a aussi été la plus spectaculaire : le perçage de deux ouvertures pour favoriser la circulation dans le bloc et faire entrer un peu de lumière naturelle. Plus facile à dire qu’à faire dans des murs de 2 m d’épaisseur, conçus pour résister à une bombe d’une tonne ! « On avait dans l’idée que ce type de béton était impossible à perforer. Mais avec le temps, force est de constater qu’il existe des bétons précontraints infiniment plus durs, comme l’abri où s’était reclus Saddam Hussein, par exemple, et on a découvert des entreprises spécialisées en la matière. »

Après avoir passé en revue les différentes techniques de coupe, il choisit un sciage au disque diamanté pour élargir l’ouverture entre l’entrée et le salon, et une brèche trouée au carottage pour relier le bunker au garage. Des solutions moins lourdes que la découpe au fil diamanté – qui nécessite des groupes électrogènes très puissants pour assurer le refroidissement de l’outil –, mais qui auront tout de même exigé un mois de travaux et englouti le quart du budget de rénovation.

 

CONTRE VENTS ET MARÉES

Après les ouvertures, il était temps de s’attaquer à la rouille, ennemi numéro un des bunkers en bord de mer. Celui de Jérémie Ténif n’était pas trop endommagé, mais le propriétaire a préféré prendre les grands moyens, histoire de prévenir les complications. Comme pour les coques des bateaux qui traversent les océans, l’acier des murs et du plafond a été sablé à blanc avant d’être « choupé » (recouvert d’une protection à base de zinc appliquée au chalumeau à haute température) pour éviter la corrosion.

Qui dit air marin dit aussi humidité, et dans une structure aussi massive, l’hygrométrie est primordiale. « Heureusement, les Allemands, qui s’étaient fait gazer dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale, avaient une obsession pour le traitement de l’air », raconte Jérémie Ténif. Pour connaître l’état des lieux des installations sans avoir à percer au hasard dans ces énormes murs, il est allé fouiller dans les archives du Regelbau, un ensemble de documents utilisé par les militaires allemands qui décrit avec précision toutes les étapes de construction des abris en béton. Comme tous les bunkers sont standardisés selon leur fonction militaire, il a pu savoir exactement où étaient installées les aérations avant de faire tester les conduits au moyen de fumigènes.

C’est grâce à ce Regelbau qu’il a aussi pu constater que les câbles électriques apparents avaient tout bonnement disparu ! Il a fallu refaire toute l’électricité en prenant en compte la hauteur sous plafond relativement limitée (2,20 m) et oublier les suspensions pour leur préférer les lampes indirectes. Un détail qui prend toute son importance quand le souhait initial était de remédier au manque de luminosité tout en conservant une ambiance feutrée.

Après ces décisions techniques compliquées, autant dire que le choix du parquet et de la couleur de la peinture pour le salon et les quatre nouvelles chambres a été un jeu d’enfant !

 

ÉLOGE DE L'OBSCUR

Au final, est-ce un endroit agréable à vivre ? « Bien sûr que je suis plus souvent en haut à regarder la mer à travers les baies vitrées que dans mon sous-sol, mais c’est comme dans toutes les maisons de vacances : on ne passe pas sa vie dans les chambres ! Et les gens qui pensaient être mal à l’aise à cause du passé de l’endroit ou claustrophobes dans ce cube aussi massif changent assez souvent d’avis », répond le principal intéressé.

Son voisin, l’architecte Pierre-Albert Périllat Charlaz, qui a suivi les travaux de près, affectionne particulièrement cette atmosphère caverneuse, comme coupée du temps. Professeur à l’École nationale supérieure d’architecture de Saint-Étienne, il est tellement fasciné par la masse bétonnée qu’il donne toujours à ses étudiants de première année un exercice autour d’un cube minéral. Leur mission : creuser dans le plein pour créer du vide. « Spontanément, quand on pense à l’architecture, on envisage une construction avec des fondations, des élévations, des limites, des murs, des assemblages. Alors que construire l’espace par dépression est selon moi la meilleure façon d’apprendre. »

Mais gare aux fioritures ou à l’esthétisation excessive ! Selon lui, il est difficile de rénover un bâtiment chargé d’histoire sans tomber dans le folklore pittoresque. « Pour rénover des architectures de protection comme les bunkers ou les fermes de haute montagne, il y a deux options : soit éventrer le bâtiment au risque de le dénaturer, soit assumer le côté obscur. Au Japon, par exemple, la recherche du beau s’organise autour de la sublimation de l’ombre. C’est vrai aussi bien en architecture, avec l’écrasement des édifices pour préserver l’obscurité dans les pièces, qu’en cuisine où il est important de servir la soupe miso dans un bol en laque sombre pour entretenir le mystère des ingrédients du bouillon », dit-il en faisant référence au livre Éloge de l’ombre de Naoki Tanisaki.

Alors, comment s’y prendre pour sublimer un bunker ?  « Il faut faire travailler les paysagistes et valoriser l’extérieur plutôt que l’intérieur. L’objet en lui-même a une telle force, c’est comme se demander comment réaménager une pyramide égyptienne! »

 

Un classement en béton

Photo: Leslie Doumerc

En France, un grand nombre de bunkers sont classés « Patrimoine du XXe siècle ». Ce classement créé en 1999 par le ministère de la Culture et de la Communication a pour objectif « d’identifier et de signaler à l’attention du public, au moyen du logotype prévu à cet effet, les constructions dont l’intérêt architectural et urbain justifie de les transmettre aux générations futures comme des éléments à part entière du patrimoine du XXe siècle ».

Drôle d’idée de préserver des traces architecturales peu reluisantes de ce siècle dramatique ? Pas selon l’urbaniste et essayiste Paul Virilio, auteur du livre Bunker Archéologie, qui pense que patrimonialiser une catastrophe permettrait d’en faire une « archéologie préventive ». L’idée est de prévenir l’horreur en conservant des monuments morbides à l’image du centre d’Auschwitz ou en construisant des mémoriaux, comme ceux d’Hiroshima, de Tchernobyl ou, plus récemment, celui de Ground Zero, à New York.

Virilio est allé plus loin en imaginant une église à l’esthétique fortement inspirée d’un bunker, en collaboration avec l’architecte Claude Parent. Créée dans les années 1960, la chapelle Sainte-Bernadette, à Nevers, se compose de deux coques de béton armé qui s’emboîtent, évoquant la grotte de Lourdes. En opposition avec l’extérieur, l’intérieur doux, feutré et sécurisant est imaginé comme un refuge... au même titre que la religion.

Forcément, ce brutalisme de béton, sans précédent dans l’histoire de l’architecture religieuse, en a outré plus d’un. Pendant des années, l’église a été menacée de destruction et censurée de la plupart des livres d’architecture alors qu’elle est la seule expression restante de la théorie de l’architecture oblique, un mouvement artistique imaginé par Virilio et Parent.

Ironie du sort, ce monument a récemment reçu le classement « Patrimoine du XXe siècle » !

 

Albanie : recycler ou « débunkeriser » ?

En Albanie, le souvenir de vacances qui fait fureur auprès des touristes est un bunker miniature ! Pas étonnant si l’on sait que près de 750 000 « champignons de béton » (un pour quatre habitants) sont figés devant les maisons, le long des côtes ou près des autoroutes du pays.

À l’origine de cette « bunkerisation » du pays débutée en 1950 : le dictateur nationaliste Enver Hoxha, qui craignait les bombes de ses anciens alliés communistes. À partir de sa mort, en 1985, on a progressivement accordé un rôle civil à ces bunkers en les utilisant notamment comme porcherie à la campagne, déchetteries dans les villes et toilettes publiques sur les plages. Aujourd’hui, alors que l’Albanie fait preuve de plus d’ouverture que jamais – jusqu’à être candidate pour l’entrée dans l’Union européenne –, la question se pose à nouveau : que faire de tout ce béton armé qui rappelle un passé gênant ?

Les projets de reconversion fleurissent. Entre bars à burgers, discothèques « mushroom », éco-hôtels, mini-églises ou niches pour chiens, c’est à qui proposera le concept le plus insolite !

Les plus radicaux, toutefois, optent pour la destruction des bunkers pour des raisons psychologiques – se libérer du joug communiste une fois pour toutes –, mais aussi financières. En Europe, l’Albanie est un des rares pays à connaître un boom économique dans le bâtiment et le prix des matériaux s’envole. En faisant exploser un bunker pour en récupérer l’acier, on peut gagner jusqu’à 380 $, soit plus que le salaire mensuel moyen pour une petite semaine de travail.

Quand la paranoïa des uns fait la richesse des autres…