Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Les défis du patrimoine industrielFriche alors

La reconversion du patrimoine industriel québécois pose des défis complexes, particulièrement dans les villes de taille moyenne et jadis mono-industrielles. Exemples et inspirations.

Hélène Lefranc

Il faut longer le stationnement et l’immense bâtiment apparemment désaffecté avant d’apercevoir la modeste entrée des bureaux du Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie textile. Le visiteur qui y pénètre découvre alors un espace inutilisé à convertir n’importe quel détracteur de la sauvegarde du patrimoine industriel. Sous la tôle se cache un bâtiment de style Nouvelle-Angleterre : murs de brique rouge, fenestration abondante, planchers de bois franc desquels s’élèvent des colonnes d’acier. Érigé en 1920, l’immeuble occupe une surface équivalant à la moitié de la hauteur de Place Ville-Marie.

Sauf que nous ne sommes pas à Montréal, mais à « la » Swift de Drummondville, première usine de cette ville de la soie, telle qu’on l’avait baptisée en 1927, quand 90 % de la main-d’œuvre travaillait dans ce secteur. C’est d’ailleurs là que se déroulait, les 21 et 22 septembre dernier, le congrès annuel de l’Association québécoise pour le patrimoine industriel (AQPI). L’ancienne usine pourrait tout aussi bien accueillir un lieu d’exposition d’art contemporain que des lofts, des ateliers d’artistes ou des laboratoires pour chercheurs inspirés !

 

TROUVER L'USAGE

Mais c’est loin d’être le cas. No man’s land situé au centre-ville, la Swift est typique des défis que pose le patrimoine industriel dans les villes de taille moyenne. D’abord, on doit faire reconnaître l’intérêt patrimonial du bâtiment et le documenter – retracer son histoire, évaluer ses singularités architecturales et son état – afin d’empêcher sa destruction. Comme les fermetures massives de manufactures ont souvent laissé des cicatrices, élus et citoyens préfèrent parfois en effacer les traces, surtout quand la friche se trouve en plein centre d’une ville jadis mono-industrielle.

Autre défi de taille : trouver une nouvelle vocation. Quand ce n’est pas la forme particulière qui élimine d’éventuelles fonctions, c’est le gigantisme qui pose problème. Pas facile de trouver un usage à d’immenses espaces, s’étalant ici sur 24 hectares. Les partisans de la reconversion souhaitent la venue de l’Université de Sherbrooke, qui veut ouvrir une antenne à Drummondville, mais qui pour l’instant a choisi un autre lieu. 

Souvent, les anciennes usines ne peuvent être préservées qu’en partie ou à condition d’additionner plusieurs fonctions. Cette solution génère son lot de contraintes, dont celle de réunir plusieurs partenaires autour d’un même projet. Quant aux usages résidentiels, on s’aperçoit que les capacités d’absorption du marché local sont limitées et que le loft industriel rénové n’est pas forcément le produit le plus recherché.

Malgré les obstacles, certaines initiatives de sauvegarde du patrimoine industriel ont porté leurs fruits. À Sherbrooke, par exemple, l’ancienne usine de textile Kayser abrite le Musée de la nature et des sciences ainsi que des logements. Dans la même ville, un bâtiment de l’ancienne filature de laine Paton a été démoli, mais trois bâtiments conservés accueillent respectivement des condos, une habitation à loyer modique pour personnes âgées et des bureaux et commerces. Même topo à Valleyfield, où la défunte manufacture de la Montreal Cotton, au tiers conservée, loge un centre de congrès et des appartements. Les vestiges de l’ancienne pulperie de Chicoutimi, pour leur part, animent un parc urbain, tandis les parties du bâtiment qui ont pu être conservées dans leur intégrité abritent un musée régional.

Autres vocations toutes désignées pour les anciens bâtiments industriels : l’économie du savoir et l’incubation d’entreprises du secteur tertiaire. « Le cadre enchanteur, comme les canaux ou rivières que bordent souvent les bâtiments industriels, permet d’attirer les cerveaux que l’on recherche », remarque Gérard Beaudet, professeur à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal. Encore faut-il disposer de ce cadre, ce qui n’est pas le cas à la Swift de Drummondville.

 

TROUVER L'ARGENT

La rentabilisation d’un projet de revitalisation reste évidemment un pari dans des villes où le foncier est abondant et coûte moins cher que dans les grands centres urbains. À cela s’ajoutent les coûts d’une inévitable décontamination et de l’intervention architecturale sur le bâtiment, qui doit tenir compte de sa valeur patrimoniale. En plus de rénover, il faut bien sûr adapter le cadre bâti aux nouveaux usages et le remettre aux normes. Ainsi, afin que la Swift séduise de futurs occupants, son propriétaire actuel a déshabillé une portion de façade au nord pour montrer l’allure qu’elle pourrait recouvrer. La brique est réapparue, les ouvertures ont été débouchées et garnies de fenêtres neuves. Un coût imposant pour défaire ce qui a été fait il y a seulement 15 ans ! Au sud, le polyuréthane injecté entre le revêtement et la brique pour renforcer l’isolation a imprégné davantage cette dernière sous l’effet du soleil. Le budget de rénovation aurait été plus lourd pour une intervention de ce côté.

La performance énergétique est un enjeu dans toute rénovation, mais la créativité est loin d’être exclue ! Ainsi, plutôt que de masquer les fenêtres, on peut les remplacer par des vitrages performants, intervenir sur le toit, isoler depuis l’intérieur ou s’appuyer sur la masse thermique généralement imposante de ces bâtiments. L’amélioration de l’accessibilité ou de la sécurité incendie demande aussi pas mal d’inventivité.

Le jeu en vaut la chandelle. François Varin, architecte et expert-conseil pour la Fondation Rues principales, avance que raser pour ériger une construction neuve coûte en moyenne 240 $ le pied carré, contre 150 $ pour une opération de rénovation et de recyclage. Sans même tenir compte du coût de démolition. Il rappelle surtout que la plupart des anciennes structures industrielles sont solides, peuvent supporter des charges importantes, résistent bien aux incendies et ont été bâties avec des matériaux de qualité. En plus de faire leur valeur, elles devraient donc faire le bonheur des architectes.

Note: Le congrès des architectes, les 13, 14 et 15 juin prochain, se déroulera à La Fabrique, l’ancienne usine Dominion Corset dans le quartier Saint-Roch à Québec, un bâtiment qui héberge désormais la Faculté d’aménagement, d’architecture et des arts visuels de l’Université Laval ainsi que des bureaux municipaux.

Lowell, modèle de mise en valeur du patrimoine industriel <br \>Photo: Siebrand