Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Restaurer une icôneReconnaissance de caractère

On les étudie sur les bancs d’école. On les admire. On s’en inspire. Mais comment aborde-t-on la rénovation ou la reconversion d’une œuvre emblématique ? Confessions d’architectes qui marchent dans les pas des grands.

Corinne Fréchette-Lessard

 

Ludwig Mies van der Rohe

La Station, FABG architectes associés. Photo: Steve Montpetit

Par Éric Gauthier, Les architectes FABG

Œuvre : station-service de l’Île-des-Soeurs

Projet : reconversion

Pas de doute, Mies van der Rohe est un grand architecte. Mais pour Éric Gauthier, il représente plus encore. « Depuis une dizaine d’années, Mies est la figure la plus importante pour moi, l’architecte pour lequel j’ai le plus d’admiration. » Il se sent proche de son architecture neutre, simple et dépouillée.

Dans ces circonstances, il aurait pu être nerveux à l’idée de transformer en centre communautaire intergénérationnel la station-service conçue en 1969 par le célèbre architecte à l’Île-des-Sœurs. Mais non. « Sans vouloir paraître arrogant, je n’étais pas vraiment intimidé, dit-il. Je dois être bien fait : je ne pense pas trop à ces choses-là ! »

Certes, il a d’abord avancé avec un mélange de respect et de prudence. « Mais ça disparaît assez vite. Il y a un défi à relever et je me lance. » Il tente d’aborder les projets de reconversion avec une certaine innocence, pour éviter d’être paralysé. « La transformation d’un bâtiment pour un nouvel usage, c’est de l’interprétation, poursuit-il. Elle requiert de l’intuition poétique et non de l’admiration aveugle. »

Pour Gauthier, la première visite est déterminante. « C’est comme lire le scénario d’un film : tu imagines ce qui va arriver. » Son intuition de départ est importante et il évite de se documenter sur l’œuvre avant. « J’y vais sans préjugés, sans attentes. Je me fie à mon expérience sensible. » 

Pour ce centre communautaire, inauguré en janvier 2012, il a tout de suite anticipé le projet : le noir, le blanc, la force du toit. Le même scénario s’était produit il y a une dizaine d’années, au moment d’aménager un centre d’interprétation dans la Biosphère, à l’île Sainte-Hélène. « Je connaissais mal le site. Quand je l’ai visité, j’ai été très impressionné par les plateformes, même si elles n’étaient pas sympathiques. Les gens trouvaient qu’elles évoquaient un porte-avions en ruine, mais j’ai su instinctivement que je voulais les garder. »

Au final, aborder une œuvre emblématique s’apparente au travail sur un site naturel, selon lui. « Quand tu arrives devant un très beau terrain avec un verger ou une forêt, il y a un ensemble de conditions qui ont une valeur et auxquelles plein de gens ont participé. C’est la même chose. » Et puis, il ne faut pas sentir le poids de l’éternité : « Notre travail n’est pas définitif, poursuit-il. On fait une intervention, d’autres en ont fait avant et d’autres en feront après. »


Franck Lloyd Wright

Maison Bachman Wilson, Tarantino Studio. Photo: Tarantino Studio

Par Sharon et Lawrence Tarantino, Tarantino Studio

Œuvre : maison Bachman-Wilson, New Jersey

Projet : restauration

Quand, en 1988, l’architecte américaine Sharon Tarantino et son mari – qui est aussi son associé – ont eu la chance d’acheter une maison signée Frank Lloyd Wright, ils n’ont pas hésité une seconde.

Située à Millstone, au New Jersey, la maison Bachman-Wilson, réalisée en 1954, est typique de Wright : petite taille (moins de 2000 pi2), balcons et auvent en porte-à-faux, plancher chauffant, proximité avec la nature, etc. « C’est une forme sculpturale magnifique, conçue par le plus grand architecte américain », résume Sharon Tarantino. Et, à l’époque, elle tombait en ruine. « Nous avions le savoir-faire pour la sauver et nous sentions que si nous ne le faisions pas, personne ne prendrait le relais », raconte-t-elle.

Dès le départ, l’objectif du couple est de redonner à la propriété son lustre d’origine. « En tant qu’architectes, c’est ce que nous voulions et devions faire. » Par chance, le tout premier propriétaire de la maison habite la région et a encore en sa possession plusieurs documents, dont les dessins de construction. Sharon Tarantino et son mari les étudient minutieusement, ainsi que la correspondance de l’architecte et toutes les photos sur lesquelles ils peuvent mettre la main.

Au bout de 10 ans d’efforts acharnés, l’annexe construite dans les années 1970 a disparu et toutes les surfaces extérieures et intérieures sont restaurées. Le jeu en valait la chandelle : la restauration leur mérite trois prix (dont un de la section du New Jersey de l’American Institute of Architects). Par la suite, ils mettront à profit l’expertise acquise en participant à la réfection d’une dizaine d’autres maisons usoniennes (nom donné par Wright à la soixantaine de résidences qu’il a conçues pour des familles de classe moyenne).

Au fil des ans, les Tarantino se sont fait un devoir de faire connaître cette œuvre iconique par divers événements et des visites commentées. Et bien que le couple l’habite depuis près de 25 ans, Sharon Tarantino hésite à en parler comme de « sa » maison : « Nous nous sommes toujours perçus comme des gardiens. Quand on possède une maison célèbre – par son concepteur ou ceux qui l’ont habitée –, on n’en est jamais vraiment propriétaire. »

À tel point qu’ils sont prêts à s’en départir pour la sauver de nouveau. En effet, la propriété, située près d’une rivière, est de plus en plus souvent inondée. Au cours des dernières années, l’eau s’y est infiltrée sept fois, notamment lors du passage d’Irène, en 2011. Après avoir évalué toutes les possibilités, le couple a dû se résigner : la maison doit être déplacée. Ils sont donc à la recherche d’un acheteur à qui ils offriront leur expertise pour déconstruire la maison et la reconstruire sur un autre site. Avis aux intéressés !

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Aux petits oignons

Au Québec, nombre de bâtiments bénéficient de statuts de protection. Comment l’architecte doit-il aborder leur rénovation ?

Chez Fournier Gersovitz Moss Drolet et associés, quand il s’agit de restaurer un monument classé, la méthodologie est bien campée. Première étape : comprendre le bâtiment. « On se penche sur son histoire, on fouille dans les archives pour saisir en quoi il est important », explique George Drolet, architecte et associé. Deuxième étape : évaluer sa condition. « On étudie les techniques de construction utilisées et les raisons qui font que le bâtiment s’est détérioré, par exemple. »

Jusqu’ici, la démarche peut s’appliquer à tous les bâtiments à valeur patrimoniale, classés ou non. « Si un propriétaire de maison ancienne sans statut particulier cogne à notre porte, nous suivons le même processus », dit-il. Sauf que, dans ce cas, le proprio a le dernier mot, indique l’architecte Fernando Pellicer, qui dirige une équipe spécialisée en conservation à la firme DFS. « S’il ne veut pas payer pour utiliser la technique la plus appropriée, personne ne peut le forcer. »

Les bâtiments classés, en revanche, sont soumis à la Loi sur le patrimoine culturel (voir page XX). « C’est une structure que se donne la communauté pour protéger les bâtiments auxquels elle reconnaît une valeur particulière, dit George Drolet. Dès que cette valeur est officialisée, les architectes et les propriétaires doivent se conformer au processus dicté par la loi. »

En gros, cela signifie que toutes les interventions doivent être approuvées par l’instance qui accorde le statut (le ministère de la Culture et des Communications ou la Ville de Montréal, par exemple). « Pour chaque bâtiment, l’énoncé de classement détaille ce qui justifie sa conservation, dit George Drolet. On doit démontrer que nos propositions ne nuisent pas à ces éléments caractéristiques ou, mieux, qu’elles les mettent en valeur. »

Ces éléments caractéristiques – les manifestations physiques de la valeur patrimoniale – prennent plusieurs formes : pierres, portes, corniches, meubles et... événements historiques ! « Nous avons déjà restauré un bâtiment montréalais dont la façade portait des marques de balles, vestiges d’une émeute du 19e siècle pendant laquelle des soldats ont tiré sur la population. Nous les avons conservées pour commémorer l’événement », illustre l’architecte Julia Gersovitz, de la même firme.

 

LA FORCE DE L'ÂGE

Au-delà des particularités administratives, c’est l’âge du bâtiment qui dicte l’approche. « Les maisons du 18e siècle n’ont pas été construites comme les immeubles des années 1930. Il faut tenter de se rapprocher des techniques d’origine », explique l’architecte Pierre Beaupré, à qui on doit notamment la restauration du théâtre Outremont.

Il cite en exemple la réfection de murs de maçonnerie. « Il y a 20 ans, on utilisait des mortiers à forte teneur en ciment. Mais comme ils étaient plus durs que ceux de l’époque, à base de chaux, ils entraînaient une détérioration des pierres. Aujourd’hui, nous utilisons des mortiers qui se rapprochent davantage des anciens. »

Les méthodes modernes doivent être utilisées judicieusement, et l’intégration de technologies contemporaines (comme les systèmes de chauffage et de ventilation) représente un défi important. « Il faut trouver des façons de les dissimuler pour éviter de dénaturer le bâtiment », indique Pierre Beaupré.

Pour les travaux traditionnels, des subventions sont disponibles. « Elles peuvent financer le remplacement de la toiture ou la restauration des fenêtres, mais pas l’achat d’une nouvelle toilette », précise Fernando Pellicer. Et la restauration de monuments classés n’est pas sans lourdeur bureaucratique. « Ça rajoute des étapes. On a déjà reporté des projets parce que la paperasse gouvernementale se faisait attendre », poursuit l’architecte.

« Certains confrères trouvent que c’est beaucoup de contraintes, dit George Drolet. Mais pour nous, c’est motivant. Il n’y a pas de recette : on ne peut pas répéter une signature d’un projet à l’autre. Et puis, on sent qu’on s’inscrit dans une lignée. Si on pratique l’architecture comme on le fait aujourd’hui, c’est parce que d’autres architectes nous ont précédés. » Il faut davantage de doigté que d’ego, en somme.