Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Théories de conservationLe théâtre des variétés

Entre la rigidité de la Charte de Venise et la frivolité du façadisme, il semble y avoir autant de façons de protéger le patrimoine architectural qu’il y a d’éléments patrimoniaux à conserver. Que privilégie-t-on aujourd’hui et en vertu de quoi ? État des lieux.

Aurélie Lanctôt

La dernière pierre n’avait pas encore été posée, place Royale à Québec, que déjà, d’ardents défenseurs du patrimoine criaient au scandale. Heureusement, même si elles font le délice des touristes, les reconstructions pseudo-historiques n’ont plus tellement la cote.

Les théories en matière de conservation ont grandement évolué depuis les années 1970. Alors qu’à l’époque on allait jusqu’à inventer du patrimoine pour remplir les trous de notre mémoire collective, on constate aujourd’hui qu’il ne s’agit plus de conserver coûte que coûte tout ce qu’on considère comme ayant une valeur patrimoniale. Il faut savoir justifier la conservation.

« Il faut un argumentaire cohérent auquel adhèrent les citoyens », affirme Claudine Déom, professeure à l’École d’architecture de l’Université de Montréal et chercheuse à la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti.

Un questionnement s’impose toujours quant au point de vue à adopter sur les dimensions patrimoniales du bâtiment : « Pourquoi garder ou ne pas garder ? » Le dilemme renvoie à l’importance de la rigueur dans la démarche de conservation, explique la chercheuse. À ses yeux, s’il ne fallait énoncer qu’une seule règle, ce serait que « la conservation ne devrait jamais être arbitraire ».

 

NOTION MOUVANTE

Comment attribue-t-on une valeur patrimoniale aux bâtiments ? Les critères qui permettent d’en juger étant mouvants et culturels, il est difficile de formuler un principe universel.

Pour Claudine Déom, la notion de patrimoine repose sur celle de legs, mais on peut toujours réestimer ce legs : « Tout ce dont on a hérité aujourd’hui n’est peut-être pas digne de conservation. » En d’autres mots, on doit pouvoir justifier rationnellement la valeur patrimoniale attribuée aux bâtiments, mais sans pour autant que cette valeur soit tributaire de diktats inflexibles.

Lucie K. Morisset, chercheuse à la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, évoque elle aussi l’absence de règles fixes en matière de conservation du patrimoine bâti. On assisterait même à la mort de l’objectivité en ce qui a trait à la valeur patrimoniale. « En postmodernité, dans le postcolonial ou le postindustriel, la plupart des gens qui s’interrogent constatent qu’il n’y a plus “une” vérité vraie en la matière », explique-t-elle. La notion de patrimoine est extensive : elle prend forme dans l’œil de celui qui observe son environnement.

Par le passé, dans les années 1960 et 1970 notamment, les tentatives d’établir des conventions en matière de patrimoine (entre autres avec la Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, dite Charte de Venise) ont donné lieu à plus de « chicanes d’experts » que de nouvelles règles tangibles. « On partait de l’idée selon laquelle il n’existerait qu’une seule façon de conserver le patrimoine, ce qui n’a ni queue ni tête ! » souligne Morisset. Il serait en effet saugrenu de prétendre pouvoir distinguer hors de tout doute le « patrimonial » du « non patrimonial ». La notion de valeur patrimoniale est plurielle et, aujourd’hui du moins, démocratique.

 

LA JUSTE DISTANCE

Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal, souligne l’importance de se distancier de la primauté de la valeur d’usage en patrimoine architectural : « La valeur patrimoniale n’est pas toujours à mettre en lien avec une valeur d’usage. La dimension culturelle et créative est très importante. »

Traiter du patrimoine relève d’un acte culturel, au même titre que la création en architecture. Et le bâtiment ne devrait plus nécessairement refléter sa fonction. « On est en 2012, on est sorti de la sauvagerie fonctionnaliste ! » ajoute-t-il.

Selon Bumbaru, bien que la valeur patrimoniale ait longtemps été associée à des valeurs plus abstraites – notamment historiques ou esthétiques –, on essaie aujourd’hui de la revoir en fonction d’autres paramètres, comme la façon dont le bâtiment s’inscrit dans son environnement. On comprend donc que la valeur patrimoniale ne peut être établie par quelques esthètes traitant les éléments patrimoniaux comme des artefacts figés dans le temps.

Dans cette optique, Claudine Déom explique que la valeur historique des bâtiments est souvent altérée par les arguments et les perceptions de la communauté. « Les gens ne voient pas tous la même richesse en toute chose, mais ça fait partie du débat. Il faut y penser », remarque-t-elle.

 

UN PATRIMOINE POUR TOUS

Loin de la rigidité universitaire, Lucie K. Morisset soutient qu’on assiste à une réappropriation populaire de la valeur patrimoniale. En somme, la vision strictement érudite du patrimoine bâti a cédé le pas à des valeurs démocratiques et culturelles. « Ça n’existe plus, cette espèce de patrimoine d’experts. On parle aujourd’hui d’un patrimoine de proximité », explique la chercheuse.

En ce sens, on peut dire que la valeur patrimoniale d’un bâtiment est fonction de l’intérêt collectif qu’on y porte. « C’est davantage le citoyen qui se demandera quel objet est le plus aimé du public, pour ensuite le transmettre aux générations futures, observe Lucie K. Morisset. Il faut repenser le patrimoine en fonction de la société d’aujourd’hui, et non en fonction des ethnologues ou des archéologues, par exemple. »

Par ailleurs, le patrimoine dans sa définition plus démocratique ou populaire doit aussi recouper l’action publique. Si chacun se met à invoquer la valeur patrimoniale pour désigner ce qui lui semble digne d’intérêt, la surface des villes se recouvrira de patrimoines, au pluriel. Or, « les experts doivent se déplacer pour bâtir un véritable dialogue avec les citoyens. Il faut mettre en discussion l’intensité patrimoniale… C’est là que l’expertise doit se redéfinir », explique Lucie K. Morisset. Selon elle, le dialogue est un premier pas pour combattre l’immobilisme qui mine notre patrimoine.

 

ZOMBIES PATRIMONIAUX

Lorsqu’on décide de conserver un bâtiment, il ne s’agit pas de le placer sous une cloche de verre en omettant d’actualiser sa fonctionnalité. « Très peu de bâtiments méritent qu’on les traite comme des reliques », souligne Dinu Bumbaru.

L’ultime défi dans la conservation du patrimoine architectural est la réhabilitation. Il s’agit pourtant d’une approche en phase avec notre époque, avance Claudine Déom : « On vit dans une société où on est de plus en plus sensible au patrimoine bâti et aux ressources non renouvelables. »

En ce sens, la préservation doit être considérée dans une perspective évolutive. Comme architecte, il est pertinent de se demander comment les bâtiments d’aujourd’hui seront reçus dans 25 ans, par exemple. Comme un bienfait, comme un héritage... ou comme une hypothèque ? « On pose la notion du bien construire, du bien concevoir et même, avant ça, du bien réutilisé », explique Dinu Bumbaru.

Par ailleurs, chaque intervention sur un bâtiment doit être rigoureusement soupesée. Dans le cadre d’un projet de restauration, par exemple, doit-on restaurer une partie du bâtiment ou sa totalité ? Souhaite-t-on retourner à l’état d’origine ou admettre une certaine mixité ? Plusieurs questions surgissent et, en tant qu’architecte, « les poser attentivement relève de l’éthique professionnelle », souligne Claudine Déom.

Cependant, dans les projets de conservation et de réhabilitation, une discussion collective s’impose afin d’arriver à coordonner la volonté citoyenne et l’action publique. Sans dialogue, les projets resteront incomplets.

À Montréal, par exemple, Lucie K. Morisset remarque qu’il y a peu de débats autour du patrimoine : « Il y a plusieurs levers de bouclier, mais aucune discussion ne suit. » Résultat : on multiplie les « zombies patrimoniaux », des monuments qu’on décide de conserver à tout prix, mais sans entamer une réflexion collective quant à leur réhabilitation.

 

L'ARCHITECTE AU PREMIER PLAN

Tous les intervenants s’entendent : l’architecte doit être un acteur de premier plan dans la conservation. Selon Dinu Bumbaru, il faut mettre l’accent sur sa compétence, sa responsabilité et sa culture. Pour lui, l’architecte est le pilier de l’action patrimoniale, notamment en vertu du credo « connaître, reconnaître, faire connaître ».

Claudine Déom soutient pour sa part que les architectes ont le « devoir de faire leurs devoirs ». En veillant au grain, ils peuvent contribuer à éviter les ratés et entamer un exercice de sensibilisation primordial. « C’est un processus fastidieux, mais nécessaire », explique la professeure.

Elle remarque néanmoins que la sensibilisation à la conservation du patrimoine s’est considérablement accrue au cours des dernières décennies, surtout dans la métropole. « La démolition de la maison Van Horne, en 1973, a donné naissance à Sauvons Montréal [ancêtre d’Héritage Montréal] et à l’action militante. »

Dinu Bumbaru partage cet avis. « La population soutient l’action. Ce travail sur le patrimoine aide à réconcilier la société avec son architecture et devient force de sauvegarde et d’enrichissement de la culture. »

Des théories de conservation mouvantes, un patrimoine architectural en constante redéfinition, une participation citoyenne accrue : l’intervention sur le patrimoine n’obéit plus à des postulats figés dans le béton. Autant de défis pour les architectes, acteurs de choix de cette réappropriation collective.

 

Démolition de la maison Van Horne, 1973 <br \>Photo: Archives La Presse

POUR DES CRITÈRES DE CONSERVATION

Davantage de rigueur et d’expertise dans les interventions sur les bâtiments patrimoniaux : c’est ce que réclame Julia Gersovitz, architecte et professeure à l’École d’architecture de l’Université McGill.

Auparavant chef de file en conservation du patrimoine, le Québec accuse aujourd’hui un retard en la matière comparativement à son voisin ontarien, croit Julia Gersovitz. « Contrairement à d’autres, le Québec a tardé à mettre en place des critères de conservation rigoureux. Il y a aujourd’hui un manque à gagner. »

L’architecte, associée du cabinet Fournier Gersovitz Moss Drolet, à qui l’on doit notamment la restauration du Centre de commerce mondial et de la gare Jean-Talon, à Montréal, souligne l’importance de se demander constamment où réside la valeur patrimoniale et comment elle se poursuivra. Le flou communément admis dans les critères relatifs à la conservation est, selon elle, problématique. « Le problème est présent partout au Québec. Cela vient du fait qu’il n’y a pas de critères pour juger de la valeur patrimoniale. »

Bien que le flou puisse induire un certain laxisme, on doit tout de même se demander comment et en vertu de quoi on doit établir des critères précis en matière de conservation du patrimoine. Une question d’époque, de valeurs collectives, de lieu ? Chose certaine, ces interrogations sont le lot quotidien des conservateurs et des architectes…

 

Place royale, Québec <br \>Photo: Nowisaod