Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Vieilles pierres et nouvelles normesSauver l'immeuble

Restaurer un immeuble ancien est une intervention à la fois culturelle et écologique, surtout lorsqu’on en améliore l’efficacité énergétique. Et c’est possible.

Marc-André Sabourin

Une maison en piteux état pour 1000 $, est-ce une bonne affaire ? En 1975, Clément Locat en est persuadé. Les habitants de Saint-Roch-de-l’Achigan, eux, croient qu’il est fou. La bâtisse, dont le premier carré a été érigé vers 1820, est démodée avec ses vieilles fenêtres en bois, son toit en tôle canadienne rouillée et son revêtement en papier brique. Au point que son propriétaire, au lieu de la rénover, allait la raser et construire une nouvelle maison.

Mais Clément Locat voit plutôt une structure exceptionnelle et un toit qui, contrairement aux apparences, s’avère en excellente condition. À l’été 1976, il fait déplacer la maison – ce qui contribue un peu plus à sa réputation d’hurluberlu dans la région – sur un terrain tout près.

Aujourd’hui, les habitants de Saint-Roch-de-l’Achigan n’en croient pas leurs yeux. La demeure a fière allure avec son toit rouge étincelant, sa peinture crème, ses décorations originales restaurées et un intérieur qui allie confort, histoire, modernité et performance. Mais même si Clément Locat a démontré qu’il est possible de faire des miracles – pour moins ou tout juste autant que le prix d’une maison neuve –, il constate que bien des vieux bâtiments pleins de potentiel sont détruits chaque année.

Les mœurs ont pourtant bien changé depuis 1975. Le bac vert est un incontournable, les bâtiments certifiés LEED s’immiscent dans le paysage et le discours environnemental est omniprésent. Hélas, on oublie souvent la définition des fameux 3R : recycler, oui, mais aussi réduire et réutiliser. La conservation du patrimoine bâti respecte justement ces deux concepts.

« En fait, redonner une nouvelle vie à un vieil immeuble est sans aucun doute ce qu’il y a de mieux pour l’environnement », souligne l’architecte Richard de la Riva, d’Affleck et de la Riva. Cette firme a réalisé de nombreux projets de restauration et de rénovation, notamment au marché Bonsecours, dans le Vieux-Montréal, et à l’École des métiers de la restauration et du tourisme, logée dans un édifice victorien du 19e siècle, boulevard De Maisonneuve. Son constat : la conservation du patrimoine peut se marier avec des notions de modernité et d’efficacité énergétique. « Évidemment, on ne peut pas appliquer les techniques conventionnelles utilisées dans le neuf sur un bâtiment ancien, rappelle l’architecte. Le plus important est de prendre le temps d’effectuer un bon diagnostic. »

Par exemple, il faut étudier la structure, s’assurer que les ingénieurs adoptent leurs modèles pour tenir compte de la nature des matériaux d’époque... et ne pas oublier l’objectif premier, qui demeure de mettre en valeur le caractère historique des lieux. « C’est très bien de vouloir intégrer des systèmes modernes pour améliorer l’efficacité énergétique, mais si cela met en péril la structure ou banalise les espaces, ce ne sera pas mieux. »

 

Attention à l’enveloppe

La Piscine, musée d'art et d'industrie André Diligent <br \>Photo: Alain Leprince

Les vieux bâtiments sont souvent rafraîchis par les courants d’air. En 1976, la nouvelle demeure de Clément Locat ne fait pas exception. Surtout lorsqu’il retire le plâtre et le bois dans la pièce principale pour finalement découvrir un superbe colombage briqué. « Je sentais littéralement le vent passer à travers les briques ! » raconte-t-il aujourd’hui.

Pour éviter les pertes de chaleur, il veut isoler l’ensemble. Heureusement pour lui, le revêtement intérieur présente peu de valeur, tant sur le plan visuel qu’historique. Il peut le reconstruire en ajoutant une couche d’isolant du côté intérieur de la brique. Dans la pièce principale, il prend plutôt le temps de retirer les briques, de poser un isolant, puis de remettre la maçonnerie en place, mais de façon que le colombage reste visible.

N’empêche, isoler l’enveloppe d’un vieux bâtiment est toujours délicat. « Les gens ont deux options : intervenir par l’extérieur ou par l’intérieur, explique Emmanuel Cosgrove, cofondateur et directeur général d’Écohabitation. Le choix dépend des éléments de patrimoine à conserver et des travaux à effectuer. » Par exemple, s’il faut restaurer le revêtement externe d’un bâtiment, aussi bien en profiter pour procéder à l’isolation au même moment.

Parfois, mieux vaut ne rien faire du tout. « Isoler un mur porteur de maçonnerie peut entraîner des problèmes d’humidité et de moisissures qui contribueront à la détérioration du bâtiment », prévient Richard de la Riva.

C’est notamment pour cette raison que le Code modèle national de l’énergie pour les immeubles (CMNEB), utilisé par le Conseil du bâtiment durable du Canada pour la certification LEED, permet des dérogations pour les immeubles patrimoniaux, explique Lyse M. Tremblay, architecte à Éco-Architecture : « Si un mur de brique avec un facteur R3 ne peut être amélioré, par exemple, il est possible de mettre R3 comme valeur de référence dans le CMNEB plutôt que d’utiliser la norme habituelle. »

 

Couvrir sa tête

L’efficacité énergétique est au cœur des critères de certification des bâtiments durables. Mais comment y voir lorsqu’il est impossible de toucher à l’enveloppe d’un bâtiment ? « En se tournant vers le toit et les fenêtres, dit Lyse M. Tremblay. D’ailleurs, je n’ai jamais vu de vieil immeuble où il n’a pas fallu changer les fenêtres. »

C’est ce qu’a fait Affleck et de la Riva au marché Bonsecours. « Le client voulait protéger le caractère historique de l’immeuble tout en le rendant plus performant », dit Richard de la Riva. Or, comme c’est souvent le cas des bâtiments anciens, les dessins d’origine n’existaient plus. L’équipe a fait des recherches approfondies pour trouver des photos anciennes, des gravures et même des cartes postales afin de se faire une idée des fenêtres de l’époque. « Nous avons ensuite pu faire fabriquer des reproductions en bois qui conservent l’apparence originale, mais qui sont beaucoup plus efficaces sur le plan énergétique. »

À l’inverse des fenêtres, « travailler au niveau du toit s’avère généralement moins contraignant », dit Lyse M. Tremblay. Dans certains cas, il suffit même de remplacer le vieil isolant par un matériau moderne plus performant. Ainsi, Clément Locat n’a eu qu’à ajouter de la laine minérale pour sa maison de Saint-Roch-de-l’Achigan.

« Il faut toutefois faire attention dans le cas des toits plats, où les pertes thermiques permettent de faire fondre la neige », souligne Emmanuel Cosgrove. En isolant sans réfléchir, on risque des accumulations de neige qui peuvent devenir problématiques pour la structure.

 

 

Fait pour durer

Une autre option pour améliorer l’efficacité énergique d’un bâtiment historique consiste à moderniser les systèmes mécaniques. « On peut utiliser la géothermie, la récupération de chaleur, mais cela nécessite des ressources financières qui ne sont pas toujours disponibles », dit Richard de la Riva. Parfois, pour des raisons techniques ou budgétaires, améliorer les performances d’un immeuble ancien s’avère impossible. « Dans ce temps-là, il faut simplement être heureux de pouvoir sauver un vieux bâtiment ! » ajoute-t-il. Bien entretenus, les immeubles anciens continueront de traverser les décennies... et les siècles.