Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Villages québécoisPerte d'identité

Entre rénovations sauvages et insertions douteuses, c’est un véritable laisser-aller qui défigure peu à peu l’identité architecturale des villages québécois. Faut-il y dépêcher davantage d’architectes ?

Grégory Haelterman

Réputé pour la qualité architecturale de ses villages, le Québec est plongé dans un marasme patrimonial qui en inquiète plus d’un. Outre une dégradation générale de cet héritage bâti, citons nombre d’interventions maladroites en matière de revêtement ou de fenestration, la disparition d’éléments décoratifs, l’envahissement des matériaux industriels et autres insertions contemporaines malheureuses.

« Dans la majorité des villages, les édifices anciens ne sont pas rénovés avec les bons matériaux, explique Yves Laframboise, historien de l’architecture et auteur spécialisé dans la mise en valeur du patrimoine. Ils font l’objet d’ajouts et de modifications non conformes au style architectural d’origine. »

Selon l’historien Paul-Louis Martin, ancien maire de Saint-André de Kamouraska et co-fondateur de Ruralys – un organisme spécialisé dans la protection et la mise en valeur du patrimoine rural –, la situation aurait une telle envergure que même les villages supposément bien conservés affichent ce genre de balafre architecturale. « Si je prends l’exemple du village de Kamouraska, qui passe pour un des plus beaux du Québec, seulement 18 de ses 480 maisons sont dans un état acceptable d’intégrité architecturale. » Devant l’importance des pertes patrimoniales en région rurale, l’auteur et historien de l’art Michel Lessard réagit pour sa part avec amertume : « Quand je me promène au Québec, par moment, j’aimerais mieux ne pas voir. »

 

ZONES SENSIBLES

De l’avis de tous les interviewés, la mise en valeur du patrimoine rural passe par la sensibilisation des propriétaires de bâtiments patrimoniaux et de la population en général. « Les gens doivent avoir accès à l’information afin de choisir les bons matériaux pour préserver la qualité de leurs bâtiments », croit Claude Bergeron, de la firme de consultants en patrimoine culturel et en muséologie Bergeron Gagnon. Le contexte serait d’ailleurs idéal pour le faire, selon Louise Mercier, présidente de l’organisme Action patrimoine, car les matériaux synthétiques introduits dans les années 1980 comme les clins d’aluminium ou de vinyle qu’on a substitués au bois, arrivent à leur fin de vie et devront bientôt être remplacés.

Mais conscientiser la population ne suffit pas. « Il serait également intéressant d’amener les élus, les experts et les promoteurs des mesures d’efficacité énergétique à être davantage sensibilisés à la sauvegarde et à la mise en valeur du patrimoine rural », ajoute Louise Mercier. Les arguments à faire valoir ne manquent pas : outre l’aspect identitaire, la fierté et l’importance historique, l’économie et le tourisme des régions éloignées peuvent être tributaires de la préservation du patrimoine.

« Pour inverser le mouvement, il faudrait davantage d’incitatifs fiscaux majeurs, pense Claude Bergeron. C’est une recommandation que l’on fait souvent lors de nos interventions et qui passe par la sensibilisation des élus municipaux. »

Il reste que, même sensibilisées, les municipalités ne possèdent pas forcément l’expertise nécessaire pour mettre en œuvre ces solutions. Ainsi, tout concept de conservation de l’héritage rural bâti induit l’adoption d’une réglementation et de mécanismes de contrôle spécifiques. Selon Martin Dubois, consultant en patrimoine et en architecture chez Patri-Arch, les schémas d’aménagement, les plans d’urbanisme ainsi que les plans d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA) représentent d’excellents outils pour contrôler les transformations apportées aux bâtiments d’intérêt patrimonial. Or, les conseils municipaux ne possèdent pas nécessairement l’expertise pour les utiliser de façon optimale, même quand un comité consultatif d’urbanisme (CCU) est en place. « Les CCU rassemblent souvent des personnes n’ayant aucune compétence en matière d’aménagement, d’architecture ou d’urbanisme, explique-t-il. Les citoyens qui en sont membres ne sont pas outillés pour bien intervenir sur le patrimoine bâti. »

 

LES ARCHITECTES DANS LE CHAMP?

Or, ceux qui détiennent la compétence technique nécessaire à la préservation patrimoniale, les architectes, sont quasi absents du paysage rural. « Ils ont pourtant un rôle majeur à y jouer, explique Louis Patenaude, président des Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec (APMAQ). Ce sont eux qui possèdent l’expertise pour venir en aide aux propriétaires de bâtiments anciens et aux municipalités. »

Tous les architectes ne sont cependant pas sensibles à cette approche. Selon Louise Mercier, les jeunes architectes reçoivent peu de formation sur le patrimoine et sur les caractéristiques des constructions anciennes, ce qui compromet la qualité d’éventuelles interventions sur les bâtiments patrimoniaux. Il y aurait là un rattrapage important à faire dans les écoles d’architecture : « Pourtant, l’architecte n’a pas besoin d’être spécialisé en conservation pour apporter dans ce domaine des compétences utiles que le simple citoyen ne possède pas », ajoute Martin Dubois.

Les architectes peuvent contribuer à la préservation du patrimoine bâti en milieu rural de plusieurs façons. « Ils pourraient par exemple occuper des sièges de représentation dans le domaine municipal, suggère Yves Laframboise, offrir un kiosque d’information sur les interventions architecturales à privilégier à la Fédération québécoise des municipalités ou lors de congrès, proposer des forfaits spéciaux pour des projets de préservation… Il y a un lien qui doit encore se faire. »

Quant aux clients et municipalités, ils auraient avantage à embaucher un architecte consultant, avance Michel Lessard. « Un contrat annuel avec une firme d’architecture ferait en sorte que la population puisse accéder à cette expertise. Ce serait une bonne manière d’aider les municipalités à intervenir judicieusement sur leurs bâtiments. Ça permettrait aux petites municipalités de bénéficier de cette aide sans recourir aux services d’un architecte à temps plein, ce qu’elles ne peuvent pas toutes s’offrir. »

Les intervenants interrogés sont unanimes : les architectes ont un rôle à jouer dans la préservation du patrimoine en milieu rural. À l’heure actuelle, la demande ne justifie pas nécessairement leur investissement, mais encore faut-il pouvoir la susciter. D’ici là, le patrimoine rural bâti continue de se dégrader.