Esquisses, vol. 23, no 4, hiver 2012-2013

Accessibilité universelleAdapter le patrimoine

Si l’architecture est le reflet d’une société, elle devrait conséquemment refléter son évolution. Mais en ce qui concerne l’accessibilité universelle, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Sophie Lanctôt, directrice générale de Société Logique

Les bâtiments et les lieux à caractère patrimonial sont des témoins du passé, ils constituent notre mémoire collective. Or, la grande majorité d’entre eux sont également bien ancrés dans le présent. Ils servent de lieux de culte, d’enseignement, de soins, de recherche, de loisirs, de travail. Même s’ils relèvent d’une autre époque, ils doivent être fonctionnels et performants. Ce qui constitue un grand défi, notamment lorsqu’il est question d’économie d’énergie, de développement durable, de résistance sismique... et d’accessibilité universelle.

Les besoins des personnes ayant des limitations fonctionnelles, leurs aspirations à vivre de façon inclusive, en toute liberté et autonomie, font partie de l’histoire récente. Ces considérations ne figuraient évidemment pas au programme fonctionnel et technique de nos lieux et bâtiments anciens.

Dès lors, comment conjuguer patrimoine et accessibilité universelle ? Doit-on perpétuer l’exclusion d’une part importante de la population, au nom de la rigueur historique ? Doit-on, au contraire, intervenir de façon invasive au nom de la modernité et du droit à l’égalité ? Pour nous, la réponse est entre les deux : saisir l’occasion de préserver les éléments historiques significatifs du lieu tout en favorisant son usage par tous.

 

Droits d'accès

Pavillon d'art québécois et canadien Claire et Marc Bourgie, Musée des beaux-ats de Montréal, Provencher Roy et associés architectes <br \>Photo: Marc Cramer

Nos voisins américains ont une longueur d’avance sur ces questions. Avec l’adoption, en 1990, de l’Americans with Disabilities Act (ADA), l’accès aux lieux historiques est devenu un droit civil, rétroactif. Le législateur, les concepteurs et les propriétaires n’ont pas eu le choix de se pencher sur la question : les lieux historiques doivent se conformer à l’ADA, un point c’est tout.

Cependant, lorsqu’il est établi que les modifications requises pourraient altérer ou détruire des éléments historiques significatifs, des allégements sont possibles. Si ces derniers ont un impact trop important sur le caractère patrimonial du lieu, des mesures compensatoires peuvent être retenues. Par exemple, lorsqu’il est impossible de rendre accessible une maison historique située dans un lieu d’interprétation, la visite virtuelle peut constituer une possibilité. Au Québec, à titre de comparaison, les exemptions en matière de conception sans obstacles présentées à la « Partie 10 – Transformation » du Code de construction du Québec relèvent essentiellement de la faisabilité de l’aménagement d’un accès sans obstacles au bâtiment, sans nuances ni précisions quant à l’objectif poursuivi.

 

Tout un défi

Réaliser des travaux d’accessibilité universelle dans un bâtiment existant représente tout un défi. Non seulement les contraintes spatiales, organisationnelles et techniques sont nombreuses, mais les ressources financières nécessaires sont souvent considérables. Le niveau de difficulté augmente d’un cran dans le cas d’un bâtiment ou d’un lieu patrimonial : respect de critères particuliers, matériaux donnés, détails spécifiques, mesures de contrôle, autorisations, etc. Les contraintes architecturales se multiplient, tout comme le nombre d’intervenants, les étapes de réalisation et les délais.

Pour y arriver, les Américains ont développé un processus en trois étapes qui, sans être miraculeux, facilite les arbitrages. Le principe ? Traiter simultanément les objectifs d’accessibilité et de préservation au lieu de les opposer l’un à l’autre.

Ainsi, la première étape consiste à déterminer les éléments qui justifient le caractère patrimonial du lieu, comme les éléments invoqués lors d’un classement ou d’une désignation, et à comprendre leur signification dans un objectif de conservation. Il faut aussi prendre note des éléments qui ont un intérêt moindre et qui pourraient être modifiés sans nuire à la signification historique du lieu. Rappelons-nous que les lieux qui ont de l’histoire ont souvent été transformés avant de faire l’objet d’un classement ou d’une désignation. Tout ne doit pas obligatoirement être préservé !

Deuxième étape : déterminer les obstacles à la fréquentation du lieu par des personnes ayant différentes limitations fonctionnelles. Il faut comprendre et distinguer ce qui est essentiel, dans le contexte particulier d’un projet. Il est par ailleurs important de convenir de la performance d’accessibilité souhaitée. Rendre accessible un lieu patrimonial implique des investissements importants, aussi faut-il viser une performance élevée et une utilisation élargie des interventions proposées.

Enfin, troisième étape, les solutions d’accessibilité doivent être imaginées et développées en fonction des impératifs déterminés aux étapes précédentes. La préservation du patrimoine et la réponse aux besoins d’aujourd’hui en matière d’accessibilité sont traitées sur un pied d’égalité : la recherche de solutions ne priorise pas un objectif au détriment de l’autre. La solution retenue doit répondre aux incontournables de l’un et de l’autre.

Évidemment, tout ne pourra être conservé. Des éléments ayant une certaine valeur patrimoniale devront être sacrifiés. De même, tous les besoins des personnes ayant des limitations fonctionnelles ne pourront être comblés. Pensons à des finis architecturaux d’origine n’offrant pas le contraste de couleurs les rendant bien visibles ou aux détails d’un escalier rendant difficile la préhension. Pourquoi ne pas les conserver ainsi ? Ce sont des éléments témoins de l’histoire, comme les éléments d’une œuvre artistique. Tous apprécient visiter un lieu dont chaque détail rappelle une époque…

S’il est vrai qu’un lieu accessible à tous est plus facile à concevoir à partir d’une page blanche, le défi d’un contexte patrimonial appelle toutefois à l’ouverture, à la créativité et à l’audace. Les architectes sont sans doute les professionnels les plus aptes à relever ces défis. Par ailleurs, rendre accessible un bâtiment ou un lieu patrimonial peut être l’occasion de poser un geste architectural fort : un nouveau volume implanté de plain-pied aura une matérialité différente, bien plus porteuse que la construction d’une rampe d’accès, par exemple. L’intervention d’accessibilité disparaît ainsi au profit d’une architecture contemporaine, qui établit un dialogue entre l’ancien et le nouveau. À cet égard, les exemples de réussite sont nombreux : pensons notamment à la construction du Pavillon d’art québécois et canadien Claire et Marc Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal (Provencher Roy et associés architectes) ou à la rénovation et à l’agrandissement du Musée canadien de la nature à Ottawa (Gagnon Guy Letellier Cyr Ricard Mathieu architectes).

Si nous évoluons vers une société inclusive, que l’architecture en soit le témoin !

 

 

Références

United States Access Board, ADA Accessible Guidelines for Buildings and Facilities

National Park Service, U.S. Department of the Interior, Technical Preservation Services, Preservation Brief 32: Making Historic Properties Accessible