Esquisses, vol. 24, no 1, printemps 2013

ChroniqueBig bagne

Photo: U.S. Department of Housing and Urban Development

Pierre Frisko

Grâce aux ordinateurs portables, tablettes et autres téléphones plus intelligents que certains de leurs propriétaires, les déplacements ne sont plus ce qu’ils étaient. En train comme en autocar, les voyageurs carburent au wi-fi et à la productivité. Finie l’époque où le gars d’à côté rêvait la bouche ouverte et finissait la tête appuyée sur votre épaule.

Aujourd’hui, le voisin sérieux remplit des millions de cellules dans un chiffrier tout en criant au téléphone à on ne sait qui que l’autocar vient de partir et qu’il le rappellera à l’arrivée. Les autres se laissent distraire et, plutôt que de terminer le boulot dû avant-hier, s’abandonnent aux plaisirs d’un match de football virtuel ou se laissent aspirer par un film qui traînait là par hasard. C’est comme ça que j’ai découvert l'histoire un peu sordide de Pruitt-Igoe, un ensemble de 33 immeubles à logements construits au cœur de St. Louis, au Missouri, au milieu des années 1950.

Des logements pour les pauvres, il va sans dire et, comme c’était dans une ville où on ne mélangeait pas les couleurs, c’étaient des pauvres noirs. Arrivés récemment des États ruraux du Sud, ils habitaient des immeubles en ruine abandonnés par les blancs, beaucoup moins pauvres, qui délaissaient la ville au profit des banlieues qui les attendaient avec des bungalows tout neufs.

À l’époque, Pruitt-Igoe est devenu un symbole du renouveau urbain et de l’architecture moderne. « Best high apartment of the year », selon le magazine Architectural Forum, qui, dans un élan de lyrisme, parlait de « voisinages verticaux pour les gens pauvres ».

Voisinage vertical. Rien qu’à y penser, j’ai un léger vertige.

L’aménagement était digne des rêves les plus fous de Le Corbusier, et respectueux des grands principes de la charte d’Athènes : des tours de 11 étages séparées par de grands espaces verts, qui devaient accueillir les équipements publics qu’on n’a jamais eu les moyens d’installer. Des logements trop petits. Des cuisines minuscules. Des ascenseurs qui sautaient trois étages sur quatre pour économiser quelques portes d’ascenseurs. Et tout plein de stationnement.

Le rêve.

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La première année n’était pas terminée que le ghetto a commencé à se détériorer. Et ce qui devait arriver arriva. Vandalisme, criminalité, intimidation, abandon. En mars 1972, pas même 20 ans après l’arrivée des premiers locataires, une première tour disparaissait lors d’une implosion spectaculaire, présentée en direct à la télévision nationale.

L’historien de l’architecture Charles Jencks en a profité pour déclarer la mort de l’architecture moderne cette journée-là. Autant dire qu’il prenait son rêve pour la réalité.

Après avoir flirté avec l’idée saugrenue d’amputer les bâtiments de leurs étages supérieurs pour en faire des immeubles plus traditionnels, à l’horizontale, les gestionnaires ont rasé l’ensemble du parc. Les 2870 logements n’auront vu grandir qu’une seule génération.

Pour expliquer l’échec, certains ont pointé la piètre qualité des matériaux, les budgets d’entretien nettement insuffisants ou, allez savoir, la mauvaise conception. Entre autres.

L’architecte Minoru Yamasaki, lui, avait une explication plus simple : « Je n’aurais jamais cru que les gens étaient si destructeurs. »

Les gens. Il n’y a rien de pire. Ça te bousille un projet et ça salope la moquette.

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Le sort s’est acharné sur son œuvre avec une cruelle ironie.

Yamasaki était aussi le concepteur des tours jumelles du World Trade Center.

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Dans un petit bouquin réédité récemment et recensé à la toute fin de ce numéro d’Esquisses, Tom Wolfe glissait aussi un mot sur Pruitt-Igoe. Tout en étayant sa critique cinglante de l’architecture moderne, l’auteur rappelle un détail qui semble avoir échappé à tout le monde : les résidents, ou du moins ce qu’il en restait, ont été consultés pour la première fois en 1971.

Tout ça, bien sûr, s’est déroulé à une autre époque, il y a presque un demi-siècle.

Pas de danger qu’une telle chose se reproduise de nos jours.

Voir si, aujourd’hui, les gestionnaires attendraient d’être complètement désespérés avant de consulter les principaux intéressés.


* Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l’OAQ. Ils n’engagent que son auteur.