Esquisses, vol. 24, no 1, printemps 2013

ÉditorialLe temps est venu

André Bourassa, président

Quand on pense aux traits de personnalité caractéristiques d’une société, deux éléments viennent immédiatement à l’esprit : la langue qu’elle parle, et les paysages et l’architecture qui font son décor. D’ailleurs, on choisit souvent ses destinations de voyage avec cette carte postale en tête.

Le Québec, qui revendique une identité singulière sur le continent nord-américain, protège sa langue. Un grand geste politique est venu l’affirmer il y a presque 40 ans : la Charte de la langue française. On ne cesse de s’y référer depuis. Et même s’il est souvent question de faire évoluer la loi 101, qui remet sa pertinence en cause ? La langue du Québec fait l’objet de l’attention qu’elle mérite.

Qu’en est-il de l’autre fondement de notre ADN, le cadre bâti et l’aménagement du territoire québécois ? Il est orphelin de toute affirmation identitaire et de toute ambition nationale. Une lacune pour une société qui veut montrer sa différence et sa capacité à exercer un leadership éclairé !

Bien entendu, d’indispensables réglementations s’appliquent à nos constructions. Mais, mises en place isolément, sans toute la cohérence nécessaire, elles forment maintenant un véritable puzzle. Par ailleurs, elles s’inspirent du contexte nord-américain alors que, du point de vue écologique, l’exemple nord-européen conviendrait mieux. 

Pourtant, le Québec a déjà aspiré à s’affirmer par le cadre bâti. À la fin des années 1960, le gouvernement de Daniel Johnson père défendait jalousement la compétence provinciale dans les domaines de l’habitation et du développement urbain, questions indissociables, selon lui, des enjeux d’éducation, de santé ou de bien-être de la population. Or, nos codes et normes en matière de construction sont le plus souvent calqués sur le modèle fédéral. Ils ne proposent aucune vision éclairée du cadre bâti en tant qu’élément distinctif.

C’est pourquoi une politique nationale de l’architecture s’impose. Voilà une belle occasion pour l’État québécois de poser un geste fort, à la fois constructif et rassembleur.

Une telle politique devrait être basée sur la recherche de la qualité des aménagements et des bâtiments. Celle-ci, rappelons-le, est loin d’être l’apanage des architectes ou d’une élite intellectuelle. Elle influe au quotidien sur la qualité de vie de tous les citoyens. Les bâtiments que nous construisons sont ceux dans lesquels nous vivons, ceux dont hériteront nos enfants et nos petits-enfants, ceux que nous montrons à nos invités. Ils reflètent nos préoccupations, nos ambitions, ainsi que nos spécificités culturelles et économiques.

D’ailleurs, à voir l’intérêt qu’il manifeste pour l’architecture, le public semble plus conscientisé à ces enjeux que les élus. Il est temps que ceux-ci se mettent au diapason. En effet, on a souvent l’impression que les critères de qualité sont absents de la commande publique. Des sommes considérables sont consacrées aux infrastructures collectives, ce qui laisse croire que l’État y accorde une certaine importance. Pourtant, il persiste à ne juger ses fournisseurs que sur le prix.

C’est comme si l’État québécois n’avait pas d’exigence en matière de qualité du produit bâti. Il refuse de choisir parmi une gamme de produits proposés, ou d’opter pour le fournisseur le plus fiable, le plus talentueux ou le plus réputé pour le livrer. Faute d’y avoir réfléchi, il ne formule pas d’exigences dans ses commandes. Du coup, il ne dispose pas non plus de critères pour évaluer ce qu’il obtient au bout du compte.

Après tout, comme on dit, « le client est roi ». S’il exige de la qualité et se donne les bons outils pour y parvenir, les fournisseurs devront s’adapter. De leur côté, la plupart des architectes ne rêvent que de mettre leur créativité au service d’un environnement bâti amélioré, dont profiterait l’ensemble des citoyens. 

Nous devons amorcer un tournant majeur dans notre manière d’appréhender, de construire et de gérer notre cadre bâti collectif. Une politique nationale de l’architecture concrétiserait cet engagement par lequel l’État s’obligerait, entre autres, à devenir un client exemplaire. Le pire poison, dans le contexte actuel, est de laisser des professionnels de la comptabilité ou du droit s’immiscer, au nom de la saine gestion, dans les projets de bâtiment ou d’infrastructure et, ainsi, provoquer un nivellement par le bas.

Vous me traitez d’utopiste ? Pas du tout : 16 pays se sont déjà dotés d’une politique nationale de l’architecture et des outils pour la mettre en œuvre alors que 14 autres y travaillent. Vous pensez que ce n’est bon que pour les Européens ? Depuis quand la qualité en aménagement est-elle affaire de géographie ?

N’aurions-nous pas envie que nos architectes rayonnent à l’international comme c’est le cas des professionnels néerlandais depuis que les Pays-Bas ont adopté une politique nationale de l’architecture ? Que nos constructions s’orientent résolument vers le développement durable tout en favorisant le tourisme comme en Norvège ? Que les municipalités et organismes publics bénéficient d’un appui concret pour améliorer leurs projets de construction comme en France ?

L’Ordre des architectes est prêt à collaborer à ce projet stimulant et à échanger avec les partenaires intéressés. Ce numéro d’Esquisses entend d’ailleurs amorcer la réflexion. On s’en reparle après sa lecture ?