Esquisses, vol. 24, no 1, printemps 2013

Quartier européen de BruxellesAmortissement de capitale

Le quartier européen de Bruxelles, où siègent les institutions de l’Union européenne, est à l’image de ces organes : indéchiffrable, inachevé… mais ambitieux. Histoire d’un carnage urbanistique dont on panse progressivement les plaies.

Leslie Doumerc

Trois kilomètres carrés où près de 100 000 travailleurs s’échinent à faire tourner l’Europe. Voilà le portrait du quartier européen de Bruxelles, un ghetto administratif drainant des retombées économiques juteuses dans la capitale belge.

Ce quartier doit pourtant son existence à un coup de bluff. En 1951, alors qu’une Europe unie fait ses premiers pas, les discussions sur le siège de ses nouvelles institutions ne réussissent pas à départager un candidat officiel entre Strasbourg, Luxembourg et Bruxelles. La décision ne sera d’ailleurs jamais prise. Mais officieusement, le flou artistique tourne en faveur de Bruxelles, où a été érigé le Berlaymont, siège de la Commission européenne, attirant dans la foulée toutes les autres institutions qui y sont liées. En l’absence d’engagement de l’Union européenne (UE), les investisseurs privés se bousculent pour construire les trois quarts des bâtiments, dont le Parlement européen, en 1989.

En théorie, voilà un joli pactole pour la capitale belge. Or, le quartier européen affiche des plaies qui en laissent plus d’un pantois. « Avec un peu plus de clairvoyance et de conscience des enjeux au moment opportun, les autorités politiques belges auraient aisément pu obtenir pour Bruxelles le statut de capitale de l’Europe. Leur passivité a engendré une absence de planification urbanistique au détriment des quartiers d’accueil des institutions européennes et, singulièrement, de leurs habitants », regrette Thierry Demey dans son livre Bruxelles, capitale de l’Europe (éditions Badeaux).

Sans remettre en cause les excellents bilans politique, économique et culturel de la métamorphose européenne de Bruxelles, l’auteur raconte comment le quartier Léopold, jadis huppé et dynamique, est devenu le quartier européen, une vaste zone administrative monofonctionnelle et sans âme. Si ce n’est le jeudi soir, lorsque les fonctionnaires européens s’éclatent lors de happy hours bien arrosés...

 

En catimini

« Pour les habitants, le quartier européen est illisible et austère », tranche l’architecte Marco Schmitt, qui y réside depuis 45 ans. Selon cet europhile convaincu, l’implantation à Bruxelles en catimini a été très efficace pour « gagner » la compétition du siège, mais la ville paie aujourd’hui cette spéculation dépourvue de vision d’ensemble. Membre engagé de l’Association du Quartier Léopold et Européen de Bruxelles, il dénonce les effets pervers de ces consultations en stoemelings (expression bruxelloise voulant dire « en cachette »).

Ses arguments ? D’abord, la plupart des projets européens dérogent au règlement régional d’urbanisme et créent des précédents juridiques qui conduisent à une déréglementation urbanistique de l’ensemble du territoire bruxellois. Ensuite, ces décisions à huis clos sont loin d’avoir encouragé la tenue de concours d’architecture. Résultat : la plupart des bâtiments souffrent d’un manque de créativité flagrant et, surtout, d’une totale soumission aux intérêts financiers.

Pour illustrer cette critique, Marco Schmitt parle du « grand détournement » de la dalle du Parlement européen. À l’origine, une ligne de chemin de fer séparait la place du Luxembourg du parc Léopold, poumon vert du quartier. D’où l’idée de construire une immense esplanade qui surplomberait les rails pour reconnecter ces deux espaces, en plus d’accueillir le Parlement. Les rues de part et d’autre des rails étant au même niveau, la tâche paraissait aisée. C’était jusqu’à ce que l’on décide, « pour d’obscures raisons techniques », de surélever la dalle. Cela a permis de soulever le point de référence de deux étages, et de vendre 50 000 m2 de bureaux supplémentaires. Léger hic : adieu l’espace de plain-pied pour les piétons ! 

« En construisant une colline à la place du fossé, on a créé une barrière là où on aurait dû en surmonter une autre. L’avantage du fossé, c’est que l’on voyait ce qui se passait de l’autre côté. Avec la colline, tout contact visuel est bloqué. »

La gestion de l’espace public ne s’est pas améliorée quand, après les attentats du 11 Septembre, le resserrement des mesures de sécurité a empêché toute construction de commerce ou de service public en rez-de-chaussée. En conséquence, les espaces publics des bâtiments européens ne sont pas au niveau de la rue, si bien qu’il est difficile de savoir qui est autorisé à y pénétrer, et surtout comment y accéder !

« La circulation dans ce quartier est un mouvement perpétuel : tout est parfaitement organisé pour qu’on ne puisse pas s’y arrêter et, donc, a fortiori qu’on ne puisse pas y manifester », constate Marco Schmitt en parlant d’une « architecture du rejet » matérialisée par des façades fermées et un mobilier urbain hostile. Autour du rond-point Schuman, par exemple, des murets en granit flanqués de pics empêchent tout promeneur de s’y asseoir. Un manque de convivialité qui aurait sûrement déplu à l’un des pères fondateurs de l’Union européenne, l’homme d’État français Robert Schuman, qui a donné son nom à cette place.

 

Travaux en cours…

Au final, le quartier européen rend les touristes un brin perplexes, tandis que les Bruxellois boudent ce ghetto d’eurocrates en chantier permanent. Il faut dire que plus l’UE compte d’États membres et de compétences, plus elle est gourmande en nouveaux locaux. En outre, la qualité des bâtiments – construits à la va-vite et avec les moyens du bord – laisse parfois à désirer. Quand on ne vide pas le Berlaymont pour désamiantage, on apprend que l’hémicycle du Parlement sera fermé durant toute l’année 2013 pour réparation de vilaines fissures au plafond ! 

On murmure même que le « Caprice des dieux », surnom ironique du bâtiment qui abrite le Parlement, serait menacé de démolition complète. Ce qui fait enrager l’architecte Marco Schmitt : « Partout ailleurs, un parlement est construit pour l’éternité. Même à Berlin, le Bundestag, bombardé pendant la Seconde Guerre, a été rénové après, car symboliquement il s’agissait de montrer la continuité de l’État allemand. Quelle est cette idée de vouloir faire table rase du passé à la moindre fissure ? » (Photo:Martin Sharman).

Ce sombre tableau pourrait s’éclaircir au cours des prochaines années, du moins si l’on en croit le site du Plan de développement international de la Ville (demainbruxelles.be), qui promet pour bientôt « un quartier mixte, convivial et durable dans la capitale de l’Europe ».

Depuis cinq ans, en effet, l’État belge, la région de Bruxelles-Capitale et la Commission européenne travaillent enfin main dans la main à un programme de reconstruction du quartier européen. Le but : le réhumaniser tout en y ajoutant 220 000 m2 d’espace de bureaux. Début 2009, une équipe franco-belgo-britannique menée par l’Atelier Christian de Portzamparc a remporté le concours visant à redessiner la rue de la Loi, bordée par la plupart des bâtiments européens.

Le projet est basé sur un concept cher à l’architecte et urbaniste français, celui de « l’îlot ouvert », caractérisé par un côté « plein », autonome et varié, et un côté « vide », ouvert et lumineux. Ainsi, les terrains des immeubles jugés obsolètes seront utilisés pour y installer soit des « parcs de poche », le long de la rue, soit des tours en retrait de l’alignement. Plus les tours seront hautes, plus elles seront éloignées de la rue pour laisser place à des logements et des magasins. L’objectif est de mettre en évidence deux gabarits « gigognes », le nouveau, plus haut, et l’ancien, plus bas.

Les tours oscillant entre 16 et 80 m n’ont pas été bien accueillies par les citadins, qui n’ont pas la mémoire courte lorsqu’il s’agit de bruxellisation (voir encadré). Fervent partisan des constructions en hauteur, le ministre-président de la région de Bruxelles-Capitale, Charles Picqué, a essayé de convaincre ses électeurs des avantages des tours : « Elles constitueront des bâtiments iconiques parmi les plus hauts de Bruxelles, tandis que leur socle permettra de transformer des blocs fermés en espaces ouverts. »

À l’heure où la Commission fait de 2013 l’année de la citoyenneté européenne, d’autres tentatives d’ouverture au public sont déjà en place, comme les festivités de plus en plus nombreuses sur l’esplanade du Parlement ou le Parlementarium, musée interactif qui décrypte le fonctionnement de cet organe. Une Maison de l’histoire européenne, qui retracera la belle épopée du continent depuis le 19e siècle, verra elle aussi le jour bientôt.

Des initiatives plus que bienvenues pour qu’enfin l’Europe déchaîne les passions sur la place publique !

 

Le Berlaymont. Photo: Zemistor

La bruxellisation, ou l’art d’abandonner une ville aux mains des promoteurs

Lors de l’Exposition universelle de 1958, Jacques Brel chantait le temps où Bruxelles rêvait. C’était avant que la ville ne se fasse engloutir par l’appétit vorace de promoteurs immobiliers sous prétexte d’une nécessaire modernisation urbaine. La disparition des quartiers populaires et des monuments de style Art nouveau a même engendré un néologisme : la bruxellisation.

Aujourd’hui, ce terme peu flatteur est utilisé dans la plupart des écoles d’architecture et d’urbanisme européennes pour désigner l’abandon d’une ville aux seuls intérêts financiers, ou encore un développement urbain anarchique dû à l’absence de politique globale de protection du patrimoine.

La même recette avait pourtant été appliquée un siècle auparavant par Haussmann, qui a littéralement transformé Paris pour l’embourgeoiser aux dépens du petit peuple. Or, le préfet de la Seine n’a jamais eu mauvaise presse, car les nouveaux faubourgs et avenues avaient fière allure. Par ailleurs, les immeubles haussmanniens permettaient de préserver une certaine mixité sociale, du « bel étage » aux chambres de bonnes, tout autant qu’une mixité de fonctions (logement, commerce et artisanat).

À Bruxelles, au contraire, le déchirement de la ville par la jonction des gares du Nord et du Midi, en 1930, avait laissé de telles plaies que quand des promoteurs sont intervenus par la suite, on n’en était plus à un enlaidissement près. Lorsque la voix populaire s’est élevée contre cette mutilation du territoire, les Skieven Architek (« architectes tordus » en Bruxellois) ont trouvé le remède dans le façadisme, un autre terme architectural que l’on doit à la ville et qui, les Montréalais en savent quelque chose, consiste à ne conserver que la façade d’un bâtiment ancien.

Mais depuis le début du millénaire, Bruxelles est en phase de cicatrisation et l’on peut à nouveau sans rougir entonner le refrain du chanteur Dick Annegarn : « Bruxelles, ma belle, attends-moi, j’arrive. » Autres temps, autres mœurs !

 

Un emblème européen ?

New York et les États-Unis ont leur statue de la Liberté. Mais Bruxelles et l’Europe cherchent toujours leur symbole...

Quand il a redessiné le plan du quartier européen de Bruxelles, l’architecte et urbaniste Christian de Portzamparc a choisi de ne pas y insérer un monument emblématique qui représenterait l’Europe.

Une décision décriée par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, souvent considéré comme l’un des penseurs de l’image de l’Europe contemporaine. Auteur, en 2001, d’une étude sur l’identité européenne, Koolhaas pense que la matérialisation de l’Europe à Bruxelles a toujours manqué d’une orientation architecturale et esthétique claire. Même si les journalistes étrangers se placent volontiers devant le Berlaymont, siège de la Commission européenne, pour y faire leur topo, Koolhaas pense que Bruxelles a besoin d’un symbole plus fort pour l’Europe. 

Dans cette même étude, le sémiologue italien Umberto Eco affirmait au contraire préférer l’idée d’une « capitale douce » et comparait l’Union européenne à un réseau informatique dans lequel Bruxelles jouerait le rôle de serveur. « J’ai envie de rire quand j’entends que Bruxelles a besoin d’un monument important, un Colisée ou un Empire State Building ! L’Europe doit trouver un langage horizontal de la diversité et du dialogue entre les cultures, et non un langage hiérarchique », avait-il ajouté.

Même son de cloche du côté du designer belge Eduard De Landtsheer, mais pour des raisons plus pragmatiques : « Aujourd’hui, l’Europe manque de puissance et fait face à une crise profonde. Ce n’est pas en construisant des monuments spectaculaires qu’on favorisera une nouvelle identité ! »

Unis dans la diversité, les Européens ?