Esquisses, vol. 24, no 1, printemps 2013

Signature des bâtimentsMarques déposée

L’architecture est l’un des rares milieux créatifs où les œuvres ne sont pas systématiquement signées. Est-ce qu’apposer sa griffe pourrait contribuer à la reconnaissance des architectes au Québec ?

Marc-André Sabourin 

La petite plaque en inox ne mesure qu’une dizaine de centimètres carrés. Une goutte d’eau dans l’océan comparativement au bâtiment où elle est fixée. Mais sans elle et les quelques mots qui y figurent, peu de gens sauraient que l’hôtel Le Germain Montréal a été conçu par la firme Lemay Michaud.

« Notre client était fier lorsque nous lui avons demandé la permission d’installer cette plaque », affirme Alain Lemay. Avec ce geste, la firme ne cherchait pas vraiment la publicité et encore moins le prestige, mais plutôt à contribuer à la reconnaissance des architectes. Après tout, si l’auteur d’un livre, d’une chanson ou d’un film est systématiquement indiqué – peu importe la qualité de l’œuvre – pourquoi ne pas faire de même avec un immeuble ?

Au cours du 19e siècle et au début du 20e, marquer les bâtiments était courant au Québec. Il suffit de se balader dans de vieux quartiers pour observer des immeubles où une pierre indique l’année de la construction. « Dans certains cas, le nom de l’architecte était aussi gravé », note Jean-Yves Richard, président de Groupe Mark Cité.

En 2004, cet architecte a cosigné un rapport pour le comité régional de l’Ordre afin de poser les bases d’une politique d’identification du concepteur d’un bâtiment. « Auparavant, le gouvernement québécois installait sur ses immeubles une plaque en bronze qui nommait l’architecte concepteur, raconte-t-il. Mais cette habitude a été abandonnée en 1976. » 

En déposant son rapport, Jean-Yves Richard espérait relancer cette pratique et l’étendre dans la sphère privée. Le document n’a toutefois pas eu de suite et il appartient toujours à chaque architecte de signer ou non ses créations. « Mais les architectes sont modestes et peu d’entre eux le font. »

Pourtant, « les gens sont souvent fiers de faire affaire avec un architecte », indique Éric Thibodeau. Au début de sa pratique, il y a 20 ans, cet architecte de la Rive-Sud de Montréal spécialisé dans le résidentiel a envisagé de signer ses projets avec un élément visuel aisément reconnaissable, un peu comme Frank Lloyd Wright avec son carré rouge. « Finalement, je n’ai jamais mis cette idée en application. Je crois quand même que certains clients aimeraient recevoir une petite plaque qui confirme le travail de l’architecte. »

Parfois, c’est même le client qui prend les devants. Au Café du monde, un restaurant situé près du terminal de croisières du Port de Québec, le propriétaire a fait installer une plaque dans le hall où il remercie les architectes de la firme Lemay Michaud qui ont participé au projet. « Nous n’avions rien demandé, raconte Alain Lemay. Ç’a été une belle surprise. Je ne sais pas si la plaque a permis d’attirer des clients par la suite, mais je rencontre régulièrement des gens qui disent l’avoir vue. »

 

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Des immeubles anonymes ne contribuent assurément pas à la reconnaissance des architectes sur la place publique. Pour rappeler la contribution de ces professionnels dans la création d’un environnement bâti sain, Architecture Canada – aussi connu sous le nom d’Institut royal d’architecture du Canada – mène, depuis 2007, une campagne de sensibilisation intitulée « Chaque bâtiment a son architecte ».

La stratégie ne vise pas l’installation de plaques, mais cherche plutôt à sensibiliser les médias afin qu’ils indiquent les concepteurs des bâtiments nommés dans leurs articles. « Un journal ne publierait jamais une photo sans nommer le photographe. Pourquoi ce serait différent avec un édifice ? » demande le directeur général de l’organisme, Jim McKee.

Pour le moment, les résultats de la campagne sont mitigés. Il y a eu un certain succès à l’échelle locale, mais les retombées se font toujours attendre sur le plan national, indique Jim McKee. Bref, ce n’est pas demain la veille que le Journal de Montréal nommera systématiquement les architectes dans des textes concernant des bâtiments.

Ultimement, la mention automatique des concepteurs d’un immeuble, peu importe par quel moyen, accroîtrait la qualité en architecture, avance Jean-Yves Richard. « Je suis certain qu’il y aurait moins de citrons si on signait un bâtiment. Lorsque tu signes quelque chose, tu dois l’assumer. »

 

Côté pratique

Rares sont les édifices publics portant la griffe de leurs concepteurs. Ainsi, sur ses bâtiments, la Société immobilière du Québec n'appose rien qui permette d'identifier les architectes. Elle émet plutôt, lors de l'inauguration, une fiche technique où figurent le nom des différents professionnels – architectes, ingénieurs, etc. – qui ont conçu et construit l'immeuble.

Dans le secteur privé, évidemment, l'autorisation du client est nécessaire avant de marquer l'immeuble. Le cas échéant, que faut-il inscrire sur la plaque? Le nom de chaque architecte qui a contribué au projet ? Celui de la firme ? Et dans le cas de modifications apportées à un bâtiment existant, ajouterait-on une note supplémentaire ? Autant de questions dont devrait tenir compte une initiative d’attribution des œuvres du cadre bâti...

Selon Jean-Yves Richard, l’un des aspects les plus importants est la position de la plaque. Elle ne doit pas se trouver dans un placard, « mais dans le hall d’entrée », à la vue de tous. Il croit par ailleurs que la décision de signer ou non un bâtiment devrait revenir à l’architecte. « Il aurait la possibilité de refuser si le projet a été dénaturé pour des raisons financières. »

Alain Lemay préfère plutôt signer les réalisations qui satisfont à la fois le client et l’architecte. « De toute façon, les mauvaises œuvres sont comme les bonnes : on sait qui les a faites. »