Esquisses, vol. 24, no 1, printemps 2013

Pays-basArme de construction massive

Le gouvernement néerlandais a été le premier à adopter une politique nationale de l’architecture, en 1991. Voici en quoi celle-ci a contribué à faire des Pays-Bas un des leaders mondiaux en architecture.

Corinne Fréchette-Lessard

Frits van Dongen bosse comme un fou. « J’ai repris le rythme que j’avais à 30 ans. Je travaille tout le temps ! » À l’époque, il lançait sa carrière. Aujourd’hui, la soixantaine bien entamée, il est le grand manitou de la construction et de l’aménagement aux Pays-Bas : l’architecte en chef du gouvernement.

En théorie, il s’agit d’un emploi à temps partiel. En réalité, il y consacre une quarantaine d’heures par semaine, en plus de sa pratique privée. Il ne s’en plaint pas. « Je suis accro à mon métier. Et je suis extrêmement honoré d’avoir été choisi pour poursuivre cette tradition », raconte-t-il.

C’est que le poste a été créé il y a plus de 200 ans, avec la nomination de Jean-Thomas Thibault à titre d’architecte du royaume de Hollande. Plus tard, le rôle est passé de constructeur à conseiller. Parmi les responsabilités de l’architecte en chef aujourd’hui : guider le gouvernement dans l’élaboration de ses politiques nationales de l’architecture.

 

Précurseurs

L’intérêt des Néerlandais pour l’aménagement est indissociable de la géographie unique de leur pays, le plus densément peuplé d’Europe : 16 millions d’habitants sur un minuscule territoire arraché à l’eau. « Ces conditions confèrent une certaine urgence à l’utilisation de l’espace », dit l’architecte Francine Houben, cofondatrice de la firme Mecanoo.

Le pays a aussi une longue tradition de logement social, née avec la loi sur le logement de 1901. Les logements sociaux comptent pour environ le tiers du parc d’habitations, la proportion la plus élevée de tous les pays européens. « La composante sociale de l’architecture est inscrite dans notre ADN », poursuit-elle. (Photo: La ferme de verre, Schijndel, Pays-Bas, MVRDV. Crédit: Jeroen Musch)

Avec tout ça, pas étonnant que les Pays-Bas aient fait figure de pionniers en se dotant d’une politique nationale de l’architecture en 1991 – 10 ans avant que le Conseil de l’Europe ne mobilise ses membres sur cet enjeu – afin d’assurer un cadre bâti de qualité, organisé autour de valeurs socioculturelles, écologiques et économiques. Depuis, une demi-douzaine de politiques ont été adoptées (environ une tous les quatre ans), chacune ayant ses objectifs et ses orientations propres. Au-delà de l’architecture, elles englobent dorénavant le développement urbain, la gestion du paysage, les infrastructures et le patrimoine.

Super Dutch

L’objectif principal de la première politique nationale était de faire du gouvernement un client exemplaire. Rapidement, la construction des ambassades à l’étranger a été confiée à des architectes de renom comme Rem Koolhaas (Berlin) ainsi que Bjarne Mastenbroek et Dick van Gameren (Addis-Abeba). « Ces constructions exceptionnelles ont servi de cartes de visite à l’architecture néerlandaise et au pays en entier », raconte Fred Schoorl, directeur l’Institut royal des architectes néerlandais (BNA). (Photo: Bibliothèque de l'école primaire Fiep Westendorp, Amsterdam, Pays-Bas, Studio Dave Keune et EB Ontwerp. Crédit: Raoul Kramer).

Au pays, une panoplie d’institutions pour appuyer la pratique locale ont aussi vu le jour, dont le Fonds de promotion de l’architecture, Architectuur Lokaal (un centre d’expertise pour les donneurs d’ouvrage), et l’Institut d’architecture des Pays-Bas (NAI), qui possède une des plus grandes collections de documents architecturaux dans le monde.

Les bâtiments iconiques se sont multipliés et les constructions publiques ont gagné en qualité et en diversité. Par exemple, Rotterdam a complètement revampé son image en mettant le paquet sur le pont Erasmus, inauguré en 1996. L’ère Super Dutch était lancée. « L’urbanisme et l’architecture ont toujours compté pour attirer les entreprises étrangères. Sur la scène internationale, les Pays-Bas sont devenus très attrayants », poursuit Fred Schoorl.

Les expatriés s’y plaisent. « Les employés de Mecanoo proviennent de 25 pays différents et ils aiment tous vivre ici, affirme Francine Houben. Nos villes sont inspirantes, agréables, sécuritaires, vertes et à échelle humaine. »

Évidemment, les politiques nationales d’architecture ne sont pas seules responsables de cet âge d’or. « Mais inévitablement, un gouvernement qui fait preuve de leadership en faveur de la qualité de vie influence positivement l’architecture et sa pratique », croit Fred Schoorl.

Signe des temps, les nouvelles politiques sont plus pragmatiques. « Les arguments économiques ont pris le pas sur les considérations idéologiques et esthétiques », regrette Fred Schoorl. Soucieux de rappeler les avantages de l’architecture de qualité, le BNA a d’ailleurs récemment publié un manifeste – The Power of Architecture, A Dutch Approach – qui réaffirme ses bienfaits. « On fait de l’éducation permanente ! »