Esquisses, vol. 25, no 1, printemps 2014

ChroniqueLes affranchis

Pierre Frisko*

La recette est à peu près toujours la même. Ça peut juste, parfois, prendre un peu plus de temps.

Comme, dans ce cas-ci, 28 ans.

Je ne connais rien du monsieur et, bien franchement, je ne crois pas avoir envie de le connaître, mais je dois me rendre à l’évidence : il est bougrement patient.

On n’aurait pas cru ça quand il a acquis l’immeuble, en 1986. Il était tellement pressé de faire fructifier son investissement qu’il a commencé à déconstruire la maison Redpath avant même d’avoir obtenu un permis de démolition.

La Ville de Montréal a stoppé la destruction.

Cinq mois plus tard, un peu confuse, elle a changé son fusil d’épaule et, peut-être pour récompenser le promoteur pour son bel esprit d’initiative, lui a délivré un permis de démolition.

Avant de changer d’idée. Et de rechanger. Et de rerechanger.

À moitié éventré et totalement inoccupé, le bâtiment va continuer à se dégrader pendant 28 ans alors que son proprio ne souhaite qu’une chose : le faire disparaître.

Mais, juste au moment où il s’apprêtait à lui donner le coup de grâce, le ministre de la Culture a sorti un lapin de son chapeau et réclamé une ultime étude pour savoir si le bâtiment méritait d’être sauvé.

***

Les résultats de l’étude viennent d’être publiés. Le titre du Devoir ne laisse place à aucune ambiguïté : « Après analyse, Maka Kotto sonne le glas de la maison Redpath. »

Patient, le proprio. Et visionnaire. À quoi sert une maison patrimoniale quand tu peux multiplier les revenus par cinq, par dix ou par vingt ?

Il pourra construire un vrai projet à valeur ajoutée. Aux dernières nouvelles, il souhaiterait y construire des résidences étudiantes.

Lors de sa plus récente tentative de démolition, en 2011, il rêvait d’une tour de 17 étages. En ajoutant, sans rire, que le projet insufflerait de la vie sur un site abandonné et que, de toute façon, il fallait bien se rendre à l’évidence. « Il n’y a plus de maison, il y a juste une portion détruite de la façade. Il n’y a rien à sauver, même pas les briques. Les experts nous ont dit que si on les enlevait une à une et qu’on les numérotait, 60 % des briques s’effriteraient. » Il a raconté ça au Devoir

Dans le rapport qui devrait mettre un terme à la saga et anéantir les derniers espoirs de ceux qui se sont battus pour la préserver (la maison, pas la saga), le conseil écrit que la « maison Redpath, qui constitue la partie subsistante d’un ensemble de maisons jumelées, possède un très faible état d’intégrité, car elle a été partiellement démolie en 1986 ».

Un faible état d’intégrité.

Euh, c’était pas un peu son objectif, au proprio, quand il l’a éventrée avant de la laisser à l’abandon ?

Plus accommodant que ça, t’acquittes le braconnier sous prétexte que le carcajou est mort !

***

Quelques jours après l’incendie de la Résidence du Havre, où 32 personnes ont perdu la vie, nous avons appris qu’une annexe au bâtiment avait été réalisée sous sceau de complaisance. Ce qui n’a probablement rien à voir avec les causes de l’incendie.

Ça n’empêche pas de susciter quelques questions.

L’architecte fautif a été radié du tableau de l’Ordre pour une période de six mois, en 2007.

La boîte de technologues qui a réalisé les plans ne semble pas avoir été embêtée le moindrement. Pas assez, en tout cas, pour lui enlever le goût du sceau de complaisance : en fouillant pas très creux, je suis tombé sur au moins un autre cas l’impliquant et pour lequel un autre architecte a été sanctionné.

Le propriétaire de l’immeuble, qui agissait aussi, à l’époque de l’agrandissement, comme maître de l’ouvrage, n’a reçu ni sanction ni amende. Et tant pis s’il a contourné la Loi sur les architectes en s’offrant les services d’un prête-nom.

On n’irait quand même pas jusqu’à punir un propriétaire pour ce genre de broutilles.

En plus, il paraît que c’est un bon propriétaire.

***

Je recommence.

La Loi sur les architectes oblige à recourir aux services d’un architecte pour assurer la protection du public.

Un propriétaire et une boîte de technologues contournent la Loi et construisent un immeuble, donc, potentiellement dangereux.

Seul l’architecte est puni.

Et la bâtisse reste debout.

Eh ben !

*Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l'OAQ. Ils n'engagent que son auteur.