Esquisses, vol. 25, no 1, printemps 2014

ÉditorialÉviter la boîte carrée

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Andrée de Serres, spécialiste des partenariats public-privé (PPP) à l’UQAM : « Avec ce mode de réalisation, si on ne prend pas de dispositions spéciales, on pousse le privé à optimiser le profit et à choisir l’opérationnel facile. Ainsi, en Angleterre, on a vu toute une génération d’écoles qui étaient de simples boîtes carrées laissant peu de place à l’esthétique. » Notons que la chercheuse est par ailleurs plutôt partisane du PPP, à condition qu’il soit bien mis en œuvre.

L’Ordre s’est impliqué depuis le début dans le dossier du nouveau pont Champlain pour éviter une conception qui se limiterait à un tablier fonctionnel. Il a aussi réclamé un concours international d’architecture et d’ingénierie préalable au PPP, demande relayée par de nombreux acteurs. Il n’a pas obtenu gain de cause.

Transports Canada a plutôt décidé d’expérimenter une curieuse forme d’encadrement de la qualité : un design de référence concocté par des architectes fera partie de l’appel de propositions. Reste à voir comment les consortiums qui soumissionneront intégreront ces directives architecturales et comment le respect de celles-ci sera pris en compte dans la sélection de l’équipe gagnante. Certes, la présence d’architectes est une avancée. Nos actions n’auront pas été vaines, même si le résultat n’est pas garanti. Nous réfléchissons d’ailleurs à la meilleure façon de poursuivre notre démarche en vue de favoriser la qualité du futur pont sur le Saint-Laurent. 

Le gouvernement fédéral n’est pas le seul à adopter les PPP : Québec a conclu une dizaine de contrats de ce type. La société commence donc à avoir une idée du fonctionnement et des résultats de ce mode dit « alternatif ». Notre dossier fait le point sur la question.

Tout « alternatif » qu’il soit, le PPP maintient toutefois un critère de sélection qui a des effets pernicieux : celui du « plus bas soumissionnaire ». Sans totalement écarter la qualité du processus, le PPP ne lui accorde qu’une place marginale. Quand une équipe est rejetée parce que les coûts de son projet sont un peu plus élevés, alors que son concept est éminemment supérieur à ceux proposés par les autres concurrents, on ne peut que se désoler. 

Le faible poids du facteur qualitatif dans les choix des concepteurs, constructeurs et gestionnaires d’équipements publics est d’autant plus inquiétant que de nombreux éléments mettent d’emblée la qualité à risque dans les PPP : absence de dialogue entre le concepteur et le donneur d’ouvrage, latitude laissée aux soumissionnaires dans les décisions relatives au concept, obsession pour les solutions à bas coût, la rapidité d’exécution, etc. 

Bien sûr, le donneur d’ouvrage impose des exigences. Il faut respecter certaines règles de base, des rencontres ont lieu entre les architectes et le client, tandis que le concept doit décrocher une note de passage. En somme, le PPP a aussi ses bons côtés ! Toutefois, sur le plan de l’architecture – et nous savons qu’il n’est pas seulement question d’esthétique ici, mais aussi de fonctionnalité et de durabilité –, les résultats sont souvent... bof.

Est-ce cela que nous souhaitons ?

Les donneurs d’ouvrage eux-mêmes ont manqué de créativité en reproduisant un modèle de PPP décrié ailleurs (le Private Finance Intitiative britannique) sans chercher à en contrer les défauts. Qui, au Québec, aura le courage d’un PPP dont le processus exclura la conception et dans lequel le rapport entre le concepteur et le client sera maintenu, ce qui est le fondement d’une bonne conception ?

Bien sûr, les enjeux de qualité dépassent largement le débat sur le plus bas soumissionnaire ou les PPP. Supprimer ces derniers et généraliser les projets clés en main, dans lesquels la conception souffre des mêmes biais, ne nous avancera pas. Les résultats seront tout aussi banals sur le plan de l’architecture. De même, les abolir sans rectifier le tir en ce qui concerne l’entretien des bâtiments – un problème réel – ne serait guère plus raisonnable.

La bonne nouvelle, c’est que le gouvernement québécois semble vouloir améliorer ses pratiques en matière de commande publique. C’est ce que montre l’adoption du projet de loi 38, qui revoit les modes de gestion et de planification des infrastructures publiques. Il s’agit de mieux gérer l’existant afin d’éviter d’annoncer des projets qui ne seraient pas prévus au budget ou dont les enveloppes budgétaires seraient insuffisantes. Québec semble aussi considérer davantage le long terme, autant pour le choix du mode de réalisation que pour la prise en compte, dès l’idéation, des coûts de fonctionnement et d’entretien de l’infrastructure à construire.
 
L’Ordre se réjouit de cette approche et souhaite collaborer à sa mise en œuvre. La volonté affichée par le gouvernement prendrait tout son sens, cependant, si elle s’accompagnait d’une Politique nationale de l’architecture. Comptez sur moi, nous en reparlerons !