Esquisses, vol. 25, no 1, printemps 2014

PPP et qualité architecturaleLa réduction des goûts

Les projets réalisés en PPP sont rarement synonymes de réussite sur le plan architectural. Et aux dernières nouvelles, personne ne semble avoir trouvé le moyen d’inclure la qualité dans le processus.

Martine Roux*

 

Il faut bien l’admettre : même si nos PPP sont jeunes, peu ont révolutionné le genre architectural. Même les plus visibles d’entre eux – la Maison symphonique, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et le Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM), tous trois dans la métropole – ne marquent pas l’imaginaire. 

« Ces trois projets ne constituent pas une valeur ajoutée sur le plan architectural, estime l’architecte et urbaniste Clément Demers, directeur général du Quartier international de Montréal. Ce sont des bâtiments qui, à la limite, peuvent être d’une certaine neutralité, mais qui sont des occasions ratées en termes de production d’une architecture de qualité. » Ils auraient dû doter Montréal d’éléments de positionnement sur le plan international, selon lui. C’est loupé. 

Pour Jean-Claude Marsan, architecte et urbaniste, les PPP devraient se limiter aux infrastructures de base. Car quoi qu’on fasse, l’expression d’une architecture de qualité nous ramène invariablement à trois principes clés : necessitas, commoditas, voluptas. « Un PPP nous donne possiblement un bâtiment solide. Mais fonctionnel ou beau ? Ce n’est pas dans les priorités d’un consortium. » Il va plus loin : à Montréal, les PPP ont légué des bâtiments moches à tous de points de vue. C’est pour lui la preuve qu’un projet d’architecture en PPP « est une aberration ».

 

Audace tiédasse

Personne ne remet en cause le travail des architectes face au jeune, mais controversé legs des PPP au Québec. Ces projets échappent aux architectes, qui en sont les premiers frustrés. « La commande d’un PPP vise à réaliser un projet qui sera le moins cher possible, poursuit Clément Demers. Or, dans ce contexte, on ne tient pas compte de l’apport à long terme d’une architecture de qualité. C’est ça le principal enjeu. »

Selon Rémi Morency, architecte et urbaniste chez Groupe A, la déception quant au résultat est partagée par les donneurs d’ouvrage, qui voient souvent les meilleurs concepts écartés pour des questions de budgets. « Ce qu’ils souhaitent pour leur projet leur glisse entre les doigts. Au départ, les donneurs d’ouvrage se disent que le PPP va susciter l’innovation, mais ça se traduit toujours par “meilleur prix”. »

Innovation et PPP ? Un mariage impossible, constate pour sa part Pierre J. Hamel professeur au centre Urbanisation Culture et Société de l’INRS, spécialiste des finances publiques et des PPP. Et pour cause : le banquier est le pivot d’un projet réalisé en PPP, selon lui. « Or, le banquier est allergique à tout ce qui pourrait représenter un risque ! Un projet audacieux ? Oublions. Innovant ? Trop risqué. »

En 2011, le gouvernement albertain a annoncé la construction de 35 écoles élémentaires et secondaires, dont 12 réalisées en PPP. Sur la photo: Airdrie Middle School (février 2014), ABC Schools Partnership

Des boîtes carrées

Est-il possible de rehausser la qualité des bâtiments réalisés en PPP ? La Grande-Bretagne, grande partisane de ce mode de réalisation – on y parle plus précisément de PFI, pour Private Finance Initiative –, a fait quelques pas en ce sens depuis ses premières expériences, vers 1989. Quelques malheureux résultats ont en effet attiré l’attention, dont une série d’écoles primaires et secondaires rappelant vaguement les grandes heures de l’architecture soviétique.

Afin de corriger le tir sans pour autant remettre en question le modèle, le gouvernement anglais a mandaté ses émissaires du design : les architectes de la Commission for Architecture and the Built Environment (CABE), une agence publique vouée à la promotion et à l’amélioration de l’architecture. Ainsi, lors de l’élaboration d’un PFI, ces derniers conseillent désormais municipalités et organismes et veillent à l’élaboration d’un design de qualité pour les ouvrages publics. 

Cette initiative a certainement amélioré la qualité des concepts des PFI, croit la chercheuse Andrée De Serres, de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, une spécialiste des PPP. Au lieu de reproduire les mêmes boîtes carrées, les projets construits en PFI donnent désormais des résultats diversifiés, dit-elle. « Les nouvelles écoles construites sont toutes plus différentes les unes que les autres. »

Malheureusement, le Québec a reproduit selon elle les erreurs des premiers PFI, sans prendre en considération le chemin que la Grande-Bretagne a parcouru depuis pour améliorer la qualité architecturale. Pourtant, les gouvernements ont toute la latitude nécessaire pour mettre en place des mécanismes favorisant la prise en compte des éléments de design. C’est d’ailleurs ce qu’a fait la Grande-Bretagne à partir de 2005.

« Il appartient aux donneurs d’ouvrage d’inclure des critères spécifiques quant au design, à la fonctionnalité, à l’efficacité d’opération et à la qualité architecturale. On améliore ainsi la qualité des projets, dit-elle. Par exemple, on peut dire qu’on veut du bois pour un ouvrage, mais si un concurrent opte pour une essence de qualité tandis que l’autre prend ce qu’il y a de moins cher sur le marché, le résultat sera très différent. » Alors que rien n’empêche le donneur d’ouvrage de préciser ses attentes jusque dans les moindres détails, selon elle.

 

« Sortir » la conception ?

Mais ce n’est pas si simple. D’une part, la qualité en architecture est un concept difficile à définir et ne fait pas consensus, remarque Pierre J. Hamel. D’autre part, les projets doivent être modulables : pensons notamment aux hôpitaux qui, au fil des prochaines décennies, devront s’adapter à de nouvelles maladies ou à de nouvelles technologies. « Comment intégrer l’évolution potentielle du bâtiment dès la conception ? » demande le professeur. « C’est l’antithèse d’un PPP, où on exécute ce qui est dans le contrat. » 

À part l’exemple notoire du viaduc de Millau – conçu par Foster Partners et réalisé en PPP par le groupe Eiffage –, peu de projets en PPP excluent la conception. Ne serait-ce pas pourtant une avenue souhaitable ? Les experts sont sceptiques.

« Il faudrait exiger de la part des concepteurs participant à l’appel d’offres des plans préliminaires très avancés, et non des esquisses, avance Clément Demers. Cela afin que l’entrepreneur puisse soumissionner sur des plans très précis, avec l’obligation de garder les professionnels concepteurs dans la réalisation. » L’équipe conceptrice devrait d’ailleurs assurer un suivi jusqu’à la fin du projet, ajoute-t-il. Mais au bout du compte, le projet finirait par coûter plus cher qu’en mode traditionnel !

« Pour les fervents des PPP, il est plus sûr de ne pas exclure du projet la conception, ajoute Pierre J. Hamel. Car pour eux, le fait d’associer le concepteur à celui qui sera responsable de l’entretien à terme est une garantie que l’immeuble sera facile à entretenir. »

 

 

Chantier du Centre universitaire de santé McGill, Montréal (janvier 2014), IBI/ HDR /Yelle Maillé/Arcop <br \>Photo: Centre universitaire de santé McGill

Question de pondération ?

Selon Claude Provencher, de Provencher Roy et associés architectes, la qualité des projets est limitée par la fragmentation de la conception dans le modèle de PPP qui a la cote au Québec. Par exemple, dans un design-build (conception-construction), si de mauvaises décisions sont prises au départ par l’équipe d’architectes maîtres, les architectes travaillant pour le consortium pourront difficilement corriger les erreurs ou faire évoluer l’esthétique. « C’est comme si on demandait à une personne de faire la première partie d’un plat et à une autre de continuer la recette ! Ça ne donne pas nécessairement de bons résultats. »

Pour Azad Chichmanian, associé chez NEUF architectes et partisan des PPP – son bureau collabore notamment au projet du CHUM –, une qualité accrue passe par une pondération accrue dans la grille d’évaluation par rapport à d’autres éléments, dont le prix.

« Il faudrait insister davantage sur la qualité architecturale pour être sûr qu’il y ait une certaine audace. [Avec une pondération adéquate], les éléments les plus intéressants de la conception seraient conservés. » L’équipe maître du projet a un rôle clé à jouer dans l’amélioration ou la préservation de la qualité, ajoute-t-il. « Ça prend une équipe maître capable de consolider les critères de qualité et l’ambition de son client, en plus de bien les exprimer dans le programme. » 

Selon Clément Demers, pour favoriser la qualité d’un projet, les donneurs d’ouvrage auraient tout intérêt à miser sur un avantage majeur des PPP : l’utilisation des connaissances techniques et pratiques des entrepreneurs par l’équipe de conception. Il donne l’exemple du CCDC 5B, le contrat type d’un entrepreneur général gérant, qui permet à un entrepreneur, lorsqu’il est retenu tôt dans le processus, de contribuer à la conception. Ce qui permet à la fois d’optimiser coûts et qualité grâce à des choix judicieux basés notamment sur l’expertise de l’entrepreneur.

« Cette collaboration existe déjà dans les PPP. C’est d’ailleurs le seul avantage que j’y vois : la capacité d’optimiser le design pour le rendre le plus réaliste possible et le plus pragmatique en termes de mise en œuvre et de durabilité, grâce à la collaboration entre les équipes de conception et celles de construction. »

 

Quel avenir ?

N’empêche que pour nombre des acteurs interviewés, les PPP ne passeront pas à l’histoire, du moins en ce qui a trait à la qualité architecturale des bâtiments ainsi réalisés. Pour Claude Provencher, cette formule est carrément « un leurre. C’est un concept monté par des comptables et des avocats, qui ne tient pas la route, une formule épouvantable qui fait en sorte que le public paie trop cher pour une qualité moindre ». 

Clément Demers renchérit : « Je ne crois pas que le PPP ait un avenir prometteur parce que ce sera toujours plus coûteux qu’un mode traditionnel bien fait. Or, le Québec ne s’est jamais donné l’occasion d’avoir un mode traditionnel bien fait. » La commande publique devrait prêcher par l’exemple avec des bâtiments remarquables et durables, croit-il. « Mais c’est tout le contraire avec les PPP. Je suis convaincu qu’un jour, il y aura une enquête publique sur les PPP. »

Ça nous changera de Tony Accurso... même si ce ne sera pas forcément pour le mieux!

*Avec la collaboration d’Hélène Lefranc.