Esquisses, vol. 25, no 1, printemps 2014

Mention en accessibilité universelleL'excellence pour tous

Peu associée à une architecture d’excellence ou d’innovation, l’accessibilité universelle est souvent vue comme une contrainte lors de la conception. Or, on peut concilier design et inclusion. Comment les architectes peuvent-ils contribuer à bâtir un Québec plus inclusif sans sacrifier l’esthétisme ?

Sophie Lanctôt*

 

Le 16 novembre dernier, l’Ordre des architectes du Québec a dévoilé les lauréats 2013 de ses Prix d’excellence en architecture. Pour la sixième fois, plusieurs projets étaient en lice pour décrocher une Mention spéciale en accessibilité universelle. Malheureusement, aux yeux du jury, aucune des candidatures soumises ne répondait aux critères d’attribution d’une telle mention. « Dans le cadre d’un prix d’excellence, on aurait pu s’attendre à des propositions innovantes sur le plan de l’accessibilité universelle qui aillent au-delà des normes et qui soient associées à une architecture méritoire », a-t-il commenté.

C’est à l’Ordre qu’il appartient d’analyser ce résultat et d’en tirer des enseignements en vue de l’édition 2015**. Pour sa part, Société Logique s’interroge sur la perception qu’ont les architectes de l’accessibilité universelle et souhaite partager cette réflexion sur l’inclusion. 

Bien sûr, il existe des lois et des règlements en matière d’accessibilité, les plus connus étant ici la section 3.8 du Code de construction du Québec et, chez nos voisins du sud, la loi fédérale protégeant les personnes handicapées (Americans with Disabilities Act). Ces mesures visent à réduire les obstacles auxquels se heurtent les personnes handicapées dans les bâtiments.

Malheureusement, souvent ces mesures produisent un résultat contraire à l’objectif visé : en distinguant deux types d’usagers, elles incitent les architectes à concevoir des aménagements destinés principalement aux personnes handicapées, augmentant ainsi la stigmatisation. Les rampes d’accès, plateformes élévatrices, sections de comptoir abaissées, protections sous l’escalier, mains courantes et marquages divers sont intégrés au bâtiment au détriment du concept, du design, de l’esthétisme ou des coûts. 

Afin de réaliser un bâtiment réellement inclusif, les concepteurs doivent tenir compte des besoins de l’ensemble des usagers. Et s’il ne s’agissait pas d’une contrainte, mais plutôt d’une occasion d’innover ? Il est possible de revisiter nos façons de faire en explorant les nombreuses manières d’améliorer l’usage et la sécurité des lieux pour tous. Il est tout aussi possible d’adopter des pratiques de design qui incluent tous ceux qui ne constituent pas la majorité, et ce, sans compromettre la qualité ou l’originalité.

 

 

La bibliothèque Canada Water, Londres, réalisation couronnée d’un prix en accessibilité universelle, CZWG Architects
Photo: Tim Crocker 

Question de sens

L’accessibilité universelle d’un lieu ne se voit pas. Elle se vit, se sent, s’expérimente. Dès lors, une conception inclusive devrait viser les caractéristiques suivantes : une organisation intuitive, une orientation facile, des interfaces fluides avec l’environnement, des parcours simples et efficaces, des lieux confortables et sécuritaires, des possibilités similaires pour tous et un design soutenant la fonction.

À chaque étape de la conception d’un bâtiment, placez-vous dans la peau d’une personne ayant des limitations sur le plan de la vision, de l’ouïe, de la mobilité ou des capacités cognitives. Votre projet devrait permettre un usage autonome, identique ou similaire pour tous, idéalement sans ajouts qui soient destinés uniquement aux personnes handicapées. Faites l’exercice à l’étape de l’idéation, des esquisses, du choix des matériaux ou des dessins d’atelier en gardant à l’esprit que les difficultés vécues par les personnes handicapées sont révélateurs des besoins de l’ensemble des usagers d’un lieu.

L’accessibilité universelle est avant tout affaire de design. Ce dernier doit être fonctionnel pour tous, esthétique, approprié au contexte. N’est-ce pas là l’un des principaux objectifs de l’architecte ?

 

Tous dans le même bateau

« J’ai de la difficulté à entrer, à circuler, à me repérer, à voir, à entendre, à communiquer, à me sentir en sécurité. Tout est tellement difficile, tous les jours. Est-ce que ça ne pourrait pas être un petit peu plus facile au quotidien ? » 

Voilà le genre de propos que tiennent les personnes handicapées. On pourrait imaginer qu’ils n’émanent que de personnes se déplaçant en fauteuil roulant. Une poignée d’individus, pensez-vous ?

Détrompez-vous : le tiers des Québécois déclarent avoir des difficultés, que ce soit d’audition, de vision, de parole, d’agilité, de mobilité, de mémoire ou d’apprentissage, ou encore intellectuelles ou psychologiques. C’est du moins ce qui ressort de l’Enquête québécoise sur les limitations d’activités, les maladies chroniques et le vieillissement, publiée en 2011 par l’Institut de la statistique du Québec. On y apprend en outre que ce taux atteint 57 % chez les personnes de 65 ans et plus.

Ajoutons à tout cela le vieillissement de la population, l’obésité, les difficultés respiratoires liées à la pollution, et divers autres problèmes de santé... Ça fait beaucoup de monde à inclure ! Vivement une architecture d’excellence et inclusive, et rendez-vous à la prochaine édition des Prix d’excellence en architecture, en 2015.

Pavillon de la Jamaïque de l’Expo 67, Réal Paul architecte et Pierina Saia, architecte Photos: Frédéric Saia

Les Prix d’excellence en architecture et l’accessibilité universelle (AU)

2013 –  Mention spéciale en AU
              Aucun lauréat 

 

2011 –  Mentions honorifiques en AU

Hôtel Marriott de l’aéroport Montréal-Trudeau, Provencher Roy et associés architectes

Restauration du pavillon de la Jamaïque d’Expo 67, Réal Paul architecte et Pierina Saia architecte

 

2009 –  Architecture et AU

              Résidence de la Cité, Pierre Richard architecte

 

2007 –  Mention catégorie AU

              Aucun lauréat

 

2005   Mention catégorie AU

Centre des soins ambulatoires de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, Les architectes Tétreault Parent Languedoc et associés et ABCP architecture

 

2003 –   Mention spéciale en AU

Cégep régional de Lanaudière, Durand Bergeron architectes et Rivest Jodoin et associés architectes

 

* Directrice générale, Société Logique

** NDLR – En effet, l’Ordre examine différentes options qui permettront de mettre davantage en valeur les critères d’accessibilité universelle dans le cadre des Prix d’excellence en architecture.