Esquisses, vol. 25, no 2, été 2014

AilleursMonaco à la conquête de l'espace

Au sud de la France, Monaco ne cesse d’attirer les étrangers bien nantis, ce qui en fait l’État présentant la plus forte densité de population au monde. Depuis deux siècles, le Rocher se renouvelle continuellement au nom du développement. Histoire d’un destin unique, et d’un défi architectural incessant.

Leslie Doumerc

Il aura suffi d’à peine deux siècles pour transformer un petit village de pêcheurs niché entre mer et montagne en une terre précieuse et attractive. Avec près de 36 500 habitants s’agglutinant sur 202 hectares (ha), Monaco est le deuxième plus petit État indépendant au monde, après le Vatican, mais surtout le plus densément peuplé. Forcément, sur un territoire moins grand que Central Park à New York, le gain d’espace est un casse-tête récurrent pour les architectes – et pour le gouvernement, qui consacre annuellement 30 % de son budget à la récupération de terrains et à la construction.

« Monaco est un lieu en perpétuel renouvellement », explique Nathalie Rosticher Giordano, conservatrice en chef du Nouveau Musée national de Monaco. La commissaire de l’exposition Monacopolis a passé deux ans à fouiller dans les archives afin de reconstituer les couches successives d’une urbanisation ininterrompue depuis le milieu du 19e siècle. Selon elle, l’essor économique de ce lieu de villégiature a toujours primé son unité urbanistique.

 

Photo: Neil Howard

Toujours plus loin

Ainsi, à Monaco, constructions et destructions alternent en fonction des caprices d’un public aisé et versatile, et des volontés de la Société des bains de mer, puissant promoteur immobilier et premier employeur privé de Monaco. Dès 1856, la principauté mise d’ailleurs sur la transformation et l’agrandissement du casino, un projet qui nécessitera l’intervention de 10 architectes, rien de moins ! 

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Europe entame sa reconstruction, la cité monégasque a déjà atteint sa densité construite maximale. À partir de là germeront des idées aussi folles que visionnaires pour que la population se sente moins à l’étroit, comme une ville-pont suspendue ou une île flottante (voir l’encadré « Les visionnaires évincés »). Bien que ces projets ne sortiront jamais de terre, ils influeront néanmoins sur le développement de la principauté, toujours en quête d’espace afin de maintenir son dynamisme économique.

D’ailleurs, l’insatiable principauté aurait besoin d’environ 350 000 m² supplémentaires – l’équivalent de la superficie du parc La Fontaine, à Montréal –

tous les 10 ans pour construire logements et équipements, et accroître ses activités économiques. C’est du moins l’opinion de Séverine Canis-Froidefond, chef de service à la Direction de la prospective, de l’urbanisme et de la mobilité. Comment produire de la densité ? Il y a principalement trois façons de le faire à Monaco, dit-elle : creuser, créer des terres artificielles ou densifier à la verticale.

Par exemple, dès les années 1960, le gouvernement monégasque prend la décision d’enfouir progressivement sa voie ferrée, et de loger la gare en sous-sol. Les résultats sont positifs : Monaco gagne ainsi 9 ha, son territoire n’est plus scindé en deux et l’accès aux plages est facilité. Cerise sur le Rocher, les déblais des terrains ferroviaires sont réutilisés pour construire des terre-pleins sur l’eau. 

 

 

Résidence Le Simona, Jean-Pierre Lott. Photo: Serge Damilly

Prendre le large

Malgré tout, Monaco comprend vite qu’elle n’a pas le choix : si elle veut s’étendre davantage, elle doit « tricher » en gagnant du terrain sur la mer. Dès 1965, sous le règne de Rainier III, surnommé le « prince bâtisseur », l’architecte italien Manfredi Nicoletti fait sortir de l’eau Fontvielle, un quartier entier comportant usines, bureaux, logements, caserne de pompier et port de plaisance. Grâce à cette presqu’île artificielle de 22 ha, Monaco augmente son territoire d’origine de 20 %. 

Rebelote en 2002 lorsque, pour accueillir les bateaux de croisière, le port principal se dote d’une immense jetée de 350 m abritant quatre niveaux de stationnement et une gare maritime. Afin d’amadouer les écologistes, cette digue semi-flottante est conçue pour dominer l’énergie des vagues en surface sans perturber les écosystèmes marins en profondeur. En 2008, toutefois, le nouveau chef d’État, le prince Albert II, doit suspendre un autre projet d’extension pharaonique, notamment pour éviter une crise avec les environnementalistes. 

Finalement, une nouvelle version, nichée entre deux zones protégées pour leur faune et leur flore exceptionnelles et allégée à 6 ha, devrait amerrir d’ici 2024. Facture de l’opération : un milliard d’euros (environ 1,5 milliard de dollars). 

 

 

Esquisse de la tour Odéon, Alexandre Giraldi. Image: Four COmmunications

La tentation des hauteurs

Mais comment fait cette ville État huppée pour sans cesse repousser ses limites ? Lovée à flanc de montagne, Monaco a appris à se jouer du dénivelé à grand renfort d’ascenseurs publics, d’escaliers mécaniques et de tapis roulants, en plus des escaliers traditionnels. « Notre relief très escarpé fait en sorte que la notion d’amphithéâtre s’impose, explique Séverine Canis-Froidefond. Plus on descend vers la mer, moins les immeubles sont hauts. Quant aux tours, elles sont nombreuses, mais implantées dans des endroits bien définis en zone limitrophe. » D’ailleurs, contrairement à Dubaï ou à Hong-Kong, Monaco reste une ville européenne à taille humaine, dit-elle. 

Pourtant, la décision de construire en hauteur ne coulait pas de source. Cette pratique avait même été interdite par le prince Rainier III à la suite de quelques réalisations controversées. Mais depuis une dizaine d’années, Albert II a rouvert les vannes sous la pression démographique.

On se remet donc à ériger des tours de plus en plus hautes. La championne de cette catégorie est la tour Odéon, dessinée par l’architecte monégasque Alexandre Giraldi. Ce double gratte-ciel de 49 étages (170 m), qui doit être achevé dans le courant de l’été 2014, accueillera plus de 250 nouveaux logements, dont 177, dits domaniaux, seront réservés à la population monégasque à des tarifs préférentiels. D’ailleurs, la tour Odéon a déjà réussi le coup médiatique de proposer l’appartement le plus cher du monde : un penthouse de 3300 m² sur cinq niveaux qui devrait être mis en vente à environ 300 millions d’euros (456 millions de dollars).

Les promoteurs justifient ces sommes exorbitantes par le grand luxe des équipements et le travail d’orfèvre réalisé autour des plaques de verre qui ceintureront la paroi de l’immeuble, et surtout par les prouesses technologiques accomplies. Questionné par les médias locaux tout au long des travaux, Alexandre Giraldi a raconté que son équipe avait pratiquement dû éventrer un pan de montagne pour construire un soutènement de 70 m de haut. Pour un bâtiment qui ne relève pas du génie civil, cela constitue un record, selon l’architecte.

 

 

Résidence Le SImona, JEan-Pierre Lott. Photo: Serge Demailly

Massacre à la bétonnière ?

Même si ces bâtiments ultramodernes respectent les plus hautes normes environnementales et que Monaco peut se targuer de compter 20 % d’espaces verts sur son territoire, bien des résidents sont nostalgiques d’un patrimoine architectural sacrifié. Les plus virulents vont jusqu’à dénoncer le « massacre à la bétonnière » dont pâtirait la Côte d’Azur tout entière.

Chose certaine, dans un espace dépourvu de terrains vierges, toute nouvelle construction implique une démolition préalable. C’est d’ailleurs le sort qu’a subi le majestueux Palais des beaux-arts, rasé dans les années 1930 pour faire place au Sporting d’hiver, imposant édifice Art déco qui sera lui aussi démoli à la fin de l’année dans le cadre de la restructuration du quartier en zone de boutiques de luxe.

« Chaque génération de Monégasques est marquée par l’urbanisme. On commence petit à petit à prendre conscience de la valeur patrimoniale des choses dont Monaco a besoin pour forger sa propre histoire. Car, quand on démolit un bâtiment, on déplace aussi tout ce qu’il y a dedans », dit Nathalie Rosticher Giordano, qui a eu un mal fou à retrouver les archives nationales dispersées aux quatre coins de la principauté pour monter l’exposition Monacopolis.

Agissant comme garde-fous contre ce renouvellement perpétuel, quelques monuments historiques répertoriés comme des « éléments de bâti remarquables » bénéficient de protection. Mais la majeure partie des constructions demeure vulnérable. « L’idée n’est pas de figer le bâti, mais d’être flexible pour répondre aux règles de confort et aux normes sismiques », précise Séverine Canis-Froidefond. Ajoutons que, face à la pression populaire, un projet de loi sur la conservation du patrimoine est actuellement étudié par le bureau du Conseil national.

Ce précieux petit bout de terre sera-t-il extensible à l’infini ? Car si l’on peut encore empiéter sur la mer ou construire des tours toujours plus hautes, gageons qu’il sera plus ardu de déplacer des montagnes !

Esquisse de la Tour Odéon, Alexandre Giraldi. Image: Four Communications
Features : Monte-Carlo, Archigram, 1974

Les visionnaires évincés

Pas étonnant que Monaco, lieu qui fait tant rêver, soit aussi l’endroit qui a fait germer les plus folles utopies architecturales des années 1960. 

Parmi elles, la Venise monégasque, une ville-pont suspendue et transparente imaginée en 1960 par l’architecte Yona Friedman, cofondateur du Groupe international d’architecture prospective (GIAP). Dans la même veine que ses esquisses de ponts enjambant la Seine et la Tamise, cet ambitieux projet de construction sur mer de six étages devait accueillir une promenade bordée de commerces et de restaurants ainsi que des logements.

Trois ans plus tard, son collègue du GIAP Paul Maymont projette plutôt de prolonger Monaco grâce à des îles flottantes de 500 m de diamètre, reproductibles à l’infini et reliées par des ponts. L’architecte y voit une solution moins coûteuse que le remblayage dans cette zone côtière, où les fonds atteignent vite d’importantes profondeurs. 

En 1969, c’est toutefois le collectif Archigram qui se démarquera. Son projet Features Monte-Carlo se réclame de la « non-architecture » en misant sur un bâtiment sous-terrain recouvert d’une pelouse. L’idée est claire : face à la sur-urbanisation de Monaco, pas la peine d’en rajouter ! L’espace, que l’on peut remplir et vider à l’envi répond exagérément à la commande de polyvalence. Les architectes travailleront au concept jusqu’en 1974, mais en vain : « Pour des raisons obscures, le projet ne va jamais éclore et le collectif va se dissoudre à la suite de cet échec », dit Nathalie Rosticher Giordano, qui trouve pourtant leur idée toujours d’actualité. 

Pourquoi toutes les idées conçues à cette époque sont-elles tombées à l’eau ? « Ces architectes très avant-gardistes et trop prospectifs n’ont jamais vraiment été pris au sérieux. Nous sommes dans les années 1960, c’est l’époque des extra-terrestres et cette mouvance très médiatisée est considérée comme telle. » 

Sur ce coup, Monaco a un peu manqué d’audace...

 

 

Un prince écolo ?

Monté sur le trône en 2005, le prince Albert II de Monaco a voulu se démarquer en se présentant comme le premier chef d’État 100 % écolo.

Son credo : la protection de l’environnement et le développement durable. Par exemple, sensible aux effets dévastateurs de la fonte des glaces en Arctique, il crée en en 2006 la fondation qui porte son nom. Mais malgré une flopée de prix et de reconnaissances, les écologistes purs et durs lui reprochent de faire de l’écologie de salon. Ses beaux discours pour faire de la Méditerranée la mer la plus propre au monde ou pour réguler les changements climatiques ne seraient, selon ses détracteurs, qu’un faire-valoir pour attirer les sympathies internationales et, surtout, les investisseurs.

Il est vrai qu’Albert de Monaco, partagé entre ses convictions et les impératifs du développement économique, n’est pas toujours d’une cohérence irréprochable. En 2008, notamment, il a dû revoir un mégaprojet de terre artificielle qui se situait pile entre deux trésors de biodiversité ! Depuis, il multiplie les interventions pour démontrer qu’extension en mer et développement durable peuvent être compatibles si l’on impose des règles sévères.

Avant de changer le monde à grande échelle, mieux vaut montrer l’exemple à domicile. Après tout, le battement d’aile d’un papillon monégasque pourrait avoir des répercussions sur un iceberg polaire !