Esquisses, vol. 25, no 2, été 2014

ChroniqueAu-delà du réel

Pierre Frisko*

Le non-événement que je m’apprête à vous raconter s’est déroulé en 1955. Une dame jusque-là sans histoire, un brin excentrique, s’est mise à recevoir des messages en provenance de la planète Clarion. Comme le courriel n’existait pas à l’époque, à plus forte raison en version interplanétaire, les messages lui étaient plutôt transmis par écriture automatique : les extraterrestres prenaient le contrôle de ses mains et pouvaient ainsi lui transmettre leurs messages.

Parmi les multiples échanges entre Dorothy Martin et ses correspondants à l’intelligence supérieure, il y avait cette prédiction, troublante : le 21 décembre, une inondation allait engloutir la totalité de la côte ouest américaine. Pas de chance, c’était justement là où elle habitait.

Les extraterrestres avaient toutefois bon cœur et lui promirent qu’ils viendraient les sauver, elle et son groupe de fidèles, à bord d’une soucoupe volante.

Quand minuit a sonné et que la soucoupe ne s’était toujours pas pointée, une certaine inquiétude a gagné le groupe. D’autant que certains des fidèles avaient littéralement coupé les ponts avec leur passé, misant tout sur leur future nouvelle vie. À minuit cinq, quelqu’un a remarqué qu’une autre horloge dans la pièce indiquait 23 h 55. Soupir de soulagement. Qui ne devait pas durer.

Pendant les quatre heures suivantes, les fidèles se sont perdus en conjectures.

La réponse est arrivée à 4 h 45, en direct des mains de Dorothy : le groupe « avait diffusé tant de lumière que Dieu avait sauvé le monde de la destruction ».

•••

En pleine période glaciaire, quelque part en janvier, le drain de mon bain a gelé. Vous ne serez pas surpris si je vous dis que ce n’était pas la première fois : c’est arrivé pas plus tard que l’an dernier. Mon proprio, fidèle à lui-même, avait attendu deux jours avant de retourner mon appel et, le vendredi, m’avait expliqué que le plombier ne pourrait pas venir avant le lundi.

C’est cher un plombier la fin de semaine.

Arrivé chez moi le lundi, le plombier n’avait eu qu’à ouvrir l’eau chaude pour percer le mince filet de glace qui restait. Le redoux avait fait son œuvre, m’a-t-il expliqué, ajoutant : « Quand le drain est gelé, il n’y a rien que je puisse faire. » Sauf, évidemment, risquer de percer les tuyaux avant la glace en employant un furet (aussi appelé un Fisher même si aucun dictionnaire ne semble être au courant).

Cette année, j’ai commencé à appréhender la catastrophe quand le thermomètre a franchi les -25 °C, surtout que le logement du dessous était vacant – et probablement pas chauffé, connaissant la propension à l’économie dudit proprio. J’ai eu beau l’avertir avant que ça gèle, ce fut peine perdue : deux jours plus tard, le mal était fait.

— Sylvain, c’est pas comme si j’t’en avais pas parlé avant. Pourquoi t’as rien fait ?

— Pierre, écoute-moi : t’es architecte, tu devrais savoir qu’un tuyau vide, ça ne peut pas geler !

— D’abord, je ne suis pas architecte. Ensuite, le drain est bel et bien gelé. C’est un peu pour ça que l’eau s’accumule dans le bain.

— Non, il n’est pas gelé. S’il est bouché, c’est sûrement dû à l’accumulation de détritus, comme des cheveux. Je t’avais dit d’installer une crépine !

— Voyons, même le plombier que tu m’as envoyé l’an dernier avait constaté que le drain était gelé.

— Il t’a dit ça parce qu’il savait que c’est ce que tu voulais entendre !

— Ta#%*@ak Sylvain !

•••

C’est l’histoire du stationnement hors terre en sous-sol du CUSM.

Le génie derrière la trouvaille semblait assez fier de lui. Il raconte même à qui veut l’entendre qu’il a fait une interprétation créative du règlement. Après tout, qui donc a dit qu’il était nécessaire de partir du niveau du sol pour décider de ce qui était en sous-sol ou pas ?

Et pour sauver 25 millions de dollars et « offrir de meilleurs soins aux patients », il a changé le point de référence : plutôt que de mesurer à partir de là où le stationnement allait être construit, il l’a fait à partir du boulevard Décarie, juste à côté.

Il suffisait d’y penser. Vue du ciel, la Terre n’est-elle pas un immense rez-de-chaussée ?

 

*Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l'OAQ. Ils n'engagent que son auteur.