Esquisses, vol. 25, no 2, été 2014

Aménagement des bureaux d'architectesEt la lumière fut!

Les architectes passent leur temps à imaginer des lieux réfléchis et fonctionnels pour leurs clients. Beaucoup accordent le même soin à leur propre bureau. Pour une fois, les cordonniers ne sont pas si mal chaussés.

Laurence Hallé

Certaines firmes optent pour des cloisons, des murs d’un blanc immaculé et des lustres flamboyants. D’autres font place aux matières brutes et aux espaces ouverts. Si le décor change, une constante demeure : les bureaux d’architectes s’efforcent de refléter les valeurs de l’entreprise. Et les professionnels semblent nombreux, par les temps qui courent, à croire aux vertus de l’aire ouverte.

Ce type d’aménagement, lorsqu’il est bien fait, améliore la productivité et le bien-être des employés. Beaucoup d’études l’ont démontré : la satisfaction au travail est liée à l’environnement. Quand on passe 40 heures – ou plus – par semaine entre les quatre mêmes murs, il est normal que des facteurs comme la température, l’intensité de la lumière et le niveau de bruit ambiant jouent sur le moral.

L’architecte Pierre Thibault, à Québec, est de ceux qui apportent un soin particulier à leur bureau. Les locaux de son agence surplombent la rue Saint-Joseph d’un côté et donnent sur la vieille ville de l’autre avec, entre les deux, un bain de lumière naturelle. On y entre comme chez soi – un coin-cuisine ici, une douche là, une terrasse avec jardin et barbecue un peu plus loin – et ce n’est pas un hasard. La priorité était d’en faire un lieu agréable à vivre. « Le dégagement et la lumière sont primordiaux pour moi. Tu ne peux pas créer en étant comprimé dans un endroit qui ne respire pas, où il n’y a pas l’espace nécessaire pour laisser entrer les nouvelles idées », explique-t-il. Ce souci transpire dans tous ses projets, de l’abbaye Val Notre-Dame au nouveau siège social de Desjardins en Mauricie, en passant par les bureaux de l’agence Cossette, à Montréal. « Nous créons des lieux qui favorisent la contemplation. Voir le ciel qui change et avoir accès à la lumière naturelle aide les employés à mieux travailler », poursuit-il.

 

Ouvrir, mais pas trop

En plus de démocratiser la lumière, l’aire ouverte favorise le travail d’équipe. Chacun peut jeter un coup d’œil sur le travail de l’autre et y contribuer au fil des discussions. Pas de cachotteries : tout le monde est au fait des projets en cours et... des conversations téléphoniques du patron. « Tous les membres de mon équipe m’entendent lorsque je négocie avec un intermédiaire au téléphone. Cela fait partie de leur processus d’apprentissage », dit l’architecte Maxime-Alexis Frappier, principal associé chez ACDF Architecture, qui a pignon sur rue dans le quartier du Mile-End à Montréal. 

Chez Lemay associés, les quelque 125 architectes et designers changent d’équipe et de bureau au gré des projets. L’aménagement à aire ouverte des locaux, situés dans le quartier Saint-Henri à Montréal, facilite cette mobilité. Tout comme le mobilier uniforme pour lequel la direction a opté. « Le bureau de l’employé, ce n’est pas cette table et cette chaise en particulier, c’est l’ensemble de l’espace. Tous les employés ont accès à la cuisine, aux salles de conférence, à la médiathèque. Les gens travaillent moins bien en restant devant leur écran de 9 à 5 », estime Chantal Ladrie, designer et chargée de projet. 

L’absence de murs comporte aussi des avantages pratico-pratiques. Chez ACDF Architecture, des marques sont peintes au sol dans les couloirs pour mieux délimiter l’espace. Alors que chez Lemay associés, les cloisons qui séparent certains espaces servent à passer les fils électriques et à exposer des plans. 

L’aire ouverte a quand même ses limites. Par exemple, les employés qui travaillent dans ce type d’espace sont plus souvent malades, selon une étude parue dans le magazine Ergonomics. La capacité de concentration peut aussi en souffrir. Chez Lemay, on songe à transformer des bureaux inutilisés par les associés en bulles d’isolement. « Nous avons dessiné l’espace il y a sept ans. Depuis, le besoin d’une quiet zone où les gens peuvent se retirer s’est fait sentir », dit Chantal Ladrie. 

Atelier Pierre Thibault. Photo: Alain Laforest

De la théorie à la pratique

Chez Saucier Perrotte, dans la Petite-Italie, à Montréal, une partie des bureaux est prêtée à des artistes pour des périodes de trois ou quatre mois. Guy Pellerin et Marie-Claude Bouthillier, deux figures importantes des arts visuels au Québec, s’y sont notamment installés ces dernières années. « Ils nous invitent parfois à descendre voir leurs œuvres. C’est une chance de pouvoir échanger avec des artistes contemporains », dit Gilles Saucier. 

Pour lui, l’architecture se nourrit d’art. Et d’expérimentation. À côté de l’espace qui sert d’atelier aux artistes (et parfois de salle d’exposition pour des maquettes d’envergure) se trouve son atelier. Les murs y sont tapissés d’outils de menuiserie, une imposante coupeuse au laser en occupe un coin et la grande table du centre est parsemée de mélanges de peinture laissés en plan. « Quand je suis au bureau, je suis toujours ici. J’ai ma chienne sur le dos et les mains tachées de peinture », lance-t-il.

Les employés doivent composer avec les odeurs de produits brûlés et les bruits inquiétants de hache, mais ils sont surtout invités à investir les lieux pour faire leurs propres essais. « Je les oblige à avoir une démarche 3D, à ne pas se limiter aux ordinateurs, dit-il. La recherche et l’expérimentation des matériaux, c’est notre signature.»

Lemay et associés. Photo: Claude-Simon Langlois

Encadré - Cohabitation forcée

Les bureaux fermés ont beau être passés de mode, ils avaient un avantage de taille : on pouvait y cacher son bordel derrière une porte close. Maintenant que les murs sont tombés, les bordéliques et les ordonnés doivent cohabiter. 

Certains se revendiquent d’Albert Einstein. Pour eux, un bureau encombré dénote un esprit en ébullition. C’est le cas de beaucoup d’architectes en devenir, comme Étienne Coutu-Sarrazin, étudiant à la maîtrise en architecture à l’Université Laval. « Un atelier d’étudiant, c’est indubitablement chaotique. Et donc très stimulant. Plus il y a de papiers et de maquettes, plus il y a d’idées et d’effervescence », dit-il. 

Pour d’autres, le fouillis devient vite un « bruit visuel » contre-productif. Maxime-Alexis Frappier, principal associé chez ACDF Architecture, est dans ce camp... même s’il admet volontiers que son propre bureau croule sous les papiers. « Je m’en sers peu », dit-il pour s’expliquer. « Le plus souvent, je travaille sur la grande table commune, à côté de mon équipe. » Hormis un plateau de raisins et quelques piles de plans, la surface est entièrement libre.