Esquisses, vol. 25, no 2, été 2014

Histoires d'egoLe partage du pouvoir

Bibliothèque Monique-Corriveau (agrandissement et réhabilitation de l'église Saint-Denys-du-Plateau), Dan Hanganu + Côté Leahy Cardas architectes. Architecte de l'église Saint-Denys-du-Plateau (1964): Jean-Marie Roy. Photo: Stéphane Groleau

Toutes les agences d’architecture comptent une vedette qui récolte les prix et accorde les entrevues. Comment concilier travail d’équipe et gros ego ? 

Par Hélène Lefranc

Vous connaissez l’anecdote ? Un jour, un employé zélé serait débarqué dans le bureau de Mies van der Rohe avec une idée. Au lieu de l’écouter, le maître l’aurait congédié sur-le-champ. Dans sa firme, lui seul pouvait avoir des idées ! Vraie ou fausse, l’histoire illustre bien la réputation des starchitectes : les Zaha Hadid, Santiago Calatrava, Norman Foster et autres Frank Gehry seraient tous des tyrans.

Au Québec, les starchitectes sont rares. Toutefois, il y a dans presque tous les bureaux un créateur qui en mène plus large que les autres. Son nom est mis de l’avant et, quand la gloire est au rendez-vous, c’est lui qui la récolte. Reste à voir comment les collègues vivent cela.

 

La marque Hanganu

Dan Hanganu figure dans la courte liste des architectes vedettes au Québec. Depuis les années 1970, ce Montréalais a conçu nombre de bâtiments acclamés comme le Musée d’archéologie et d’histoire Pointe-à-Callière ou HEC Montréal. Pour lui, pas question de piler sur l’amour-propre d’un employé sous prétexte qu’il est le patron. « J’essaie de ne pas blesser mes employés par oubli ou par négligence, même si mes idées ont parfois la priorité. Qu’on le veuille ou non, la marque Dan Hanganu existe depuis 40 ans. »

Quand un collègue a une idée qui est en contradiction avec la sienne, il est ouvert aux compromis. « De nature, l’architecture résulte d’un dialogue. Parfois, je laisse mon collègue n’en faire qu’à sa tête, parfois on trouve un terrain d’entente », raconte-t-il. Il se garde quand même le droit de dire « c’est mon bureau, c’est moi qui décide ! », une phrase qu’il prononce toutefois moins souvent qu’avant. « Il y a quelques années, je prenais beaucoup de place. Peu à peu, j’accepte qu’il y ait d’autres participants au processus de création. » D’autant plus qu’il est bien entouré. « Avec des personnes comme Gilles Prud’homme, avec qui je travaille depuis 27 ans, on n’a pas besoin de terminer nos phrases, on se comprend et on se complète. »

Pour que la gloire rejaillisse sur d’autres que lui, il délègue désormais un employé pour récolter les Prix d’excellence remis à la firme. « Comme je suis monté sur scène souvent, ça revêt moins d’importance aujourd’hui. Tant mieux si ça permet aux membres de l’équipe de se faire connaître. »

Son attitude découle peut-être de la frustration qu’il a lui-même vécue à ses débuts, dans les années 1970, époque où, face aux clients, les patrons n’hésitaient pas à s’approprier le travail des jeunes architectes sans leur accorder de crédit.  

Bibliothèque Monique-Corriveau (agrandissement et réhabilitation de l'église Saint-Denys-du-Plateau), Dan Hanganu + Côté Leahy Cardas architectes. Architecte de l'église Saint-Denys-du-Plateau (1964): Jean-Marie Roy. Photo: Stéphane Groleau

Esprit d'équipe

Quand les clients cognent à la porte de l’Atelier Pierre Thibault, c’est l’architecte de renom qu’ils viennent chercher. Or, il est loin de faire cavalier seul. « Je ne peux pas tout faire. Ce qu’offre l’Atelier, ce n’est pas une personne, c’est une équipe. » Il rencontre d’ailleurs toujours les clients accompagné d’un collègue et n’assure pas systématiquement toutes les présentations. 

 

Pour favoriser la circulation de l’information et éviter qu’une personne ne s’approprie un projet, le bureau ne comporte aucun espace fermé et la dizaine d’employés travaille autour d’une seule grande table de 14 m. 

Tous les lundis, les membres de l’équipe se rassemblent pour passer les projets en revue, armés de maquettes et de dessins. « Personne ne met sa tête sur le billot. On critique le projet, et non l’individu. Le regard des collègues permet de trouver la solution optimale. Bien sûr, j’ai de l’expérience, mais un jeune stagiaire peut poser la bonne question », explique-t-il. Autre avantage : les questions et commentaires de ses collègues préparent bien la personne chargée du projet aux questions du client.

Thibault a beau en être l’image publique, son Atelier fonctionne comme une « grande famille ». Apéritifs, voyages et sorties de ski rythment la vie de la boîte. Les clients y sont parfois conviés pour souligner les bons coups. Ils peuvent ainsi féliciter chacun des employés qui a participé à leur projet, et pas seulement le patron. 

Une exposition se trame pour célébrer les 25 ans de l’Atelier. Pierre Thibault compte inclure la liste de tous les employés qui y ont travaillé au fil des ans, afin de reconnaître leur contribution à son succès.

Hériter d’un nom

Chez Beaupré, Michaud et associés, architectes (BMAA), tous les architectes ont des contacts avec les clients. « Ça aide à faire reconnaître leur travail », dit Menaud Lapointe. Si les ego sont froissés, c’est plutôt lors des lancements publics et autres inaugurations. « Le politicien ou le représentant municipal salue l’entrepreneur et les ingénieurs. Parfois, il mentionne à peine la firme d’architectes, encore moins le chargé de projet ! » 

Inscrit au tableau depuis 2009, ce jeune architecte est lui-même sorti de l’ombre deux ans plus tard en devenant associé. Son patronyme ne figure pourtant pas dans le nom du bureau. « On a considéré ajouter mon nom, mais je n’y tenais pas spécialement. J’arrive dans un esprit de continuité. » Le mot "associés "a donc été ajouté – au pluriel au cas où la situation évoluerait – et, maintenant, l’acronyme BMAA est davantage utilisé. On peut à la fois grimper rapidement les échelons et rester modeste ! 

Menaud Lapointe fait avec les jeunes ce qu’il a aimé qu’on fasse avec lui : il les extirpe de leur bureau pour les emmener sur les chantiers afin que leur travail soit plus concret et qu’ils soient connus des clients. Il veille aussi à ce que tous les employés concernés, y compris les techniciens, soient mentionnés sur les fiches projets. « C’est peut-être le complexe de la petite firme qui veut montrer qu’elle dispose d’une belle équipe. »

 

Chicanes de famille

La gestion des ego est-elle plus difficile dans les grands bureaux ? « Il y a assurément des grosses têtes à gérer dans les grandes firmes, mais les patrons ne sont pas en cause », estime une jeune architecte qui préfère garder l'anonymat. Dans l’agence où elle travaille, qui compte plus d’une centaine de salariés, c’est plutôt la division des tâches qui suscite des accrochages. Les architectes y sont répartis en quatre équipes : conception, préliminaires, programme, chantier. Comme les frontières entre chaque groupe sont un peu trop étanches, chacun peine à comprendre ce que font les autres.

La palme revient aux concepteurs. Leur attitude de « créateur qui défend la pureté de l’architecture » rend le dialogue particulièrement difficile. « On est seulement deux ou trois à avoir le droit de s’asseoir avec eux pour dire ce qui ne fonctionne pas. C’est quasiment un combat perdu d’avance », raconte cette spécialiste du développement durable, qui est présente du début à la fin d’un projet. Au bout du compte, les concepteurs se plaignent que les révisions dénaturent leurs idées, alors que les autres architectes sont frustrés de ne pas être affectés à la conception. 

Malgré tout, l’esprit de famille finit par l’emporter. « Lorsqu’un projet est célébré, la reconnaissance est partagée, dit-elle. Au final, on sait tous que c’est un travail d’équipe. » Une tendance qui devrait se maintenir, selon la trentenaire. « L’enseignement a changé. À l’université, on apprend à travailler en équipe. Et dans la pratique, on est de plus en plus obligé d’échanger et de confronter nos opinions. » C’est à se demander comment feront les starchitectes !