Esquisses, vol. 25, no 2, été 2014

Les femmes en architectureCourse à obstacles

Manque-t-il de femmes en architecture ? La question peut sembler saugrenue en 2014. Pourtant, les inégalités n’ont pas encore entièrement disparu. Coup d’œil sur un phénomène désuet. 

Gabrielle Anctil

Quand on lui demande pourquoi il est encore pertinent de parler de la place des femmes en architecture, Annmarie Adams, directrice de la Faculté d’architecture à l’Université McGill s’enflamme. « Les inégalités sont encore trop présentes dans la profession ! » dénonce-t-elle. À première vue, les chiffres semblent lui donner raison : seulement 35 % des architectes de la province sont des femmes. Mais lorsqu’on s’y attarde un peu, le portrait paraît moins sombre. Chez les moins de 50 ans, par exemple, la proportion des femmes s’élève à 49 %. 

Dans les faits, l’avenir est prometteur. Depuis le début des années 1990, près de la moitié des nouveaux architectes sont des femmes. Dans les facultés d’architecture, la tendance s’est carrément renversée et les étudiantes occupent maintenant jusqu’à 70 % des places. Plus de 70 ans après que Pauline Roy-Rouillard fut devenue la première femme architecte au Québec, les inégalités seraient-elles en train de disparaître ?

 

Trouvez la femme

« S’inscrire à l’Ordre, c’est bien, mais ce n’est qu’une donnée. Il faut aussi voir de quelle manière les femmes sont reçues dans la profession », avance Florence Marchal, une architecte belge qui s’intéresse à cette question depuis le début de sa carrière. Ainsi, le prix Pritzker, considéré par beaucoup comme le Nobel de l’architecture puisqu’il récompense chaque année la carrière d’un créateur, a été accordé à deux femmes seulement depuis sa création en 1979. La première ? Zaha Hadid en... 2004 ! 

Pire : en remettant le prix à Robert Venturi en 1991, le jury a négligé l’importance de la collaboration entre le lauréat et sa femme, Denise Scott Brown, son associée depuis les débuts. Le couple a pourtant travaillé conjointement à de très nombreux projets, des constructions, bien sûr, mais aussi des ouvrages théoriques qui ont exercé une influence majeure sur l’architecture du siècle dernier. De l’avis de plusieurs, cette omission relègue Scott Brown au statut de simple épouse. La principale intéressée réclame depuis qu’on lui accorde le prix rétroactivement.

La polémique a repris de plus belle en 2013, quand l’organisation étudiante de l’Université Harvard, Women in Design, a lancé une pétition adressée au jury du prestigieux prix affirmant que « les femmes en architecture méritent la même reconnaissance que les hommes ». La pétition a été signée par Denise Scott Brown et Robert Venturi, ainsi que par plusieurs autres Prix Pritzker. La réponse a été formelle : impossible de revenir en arrière. Pour les initiatrices de la pétition, cette attitude met en évidence le sexisme du monde de l’architecture.  

Galaxy Soho, Beijing, Chine, Zaha Hadid Architects. Photo: Hufton and Crow, Forgemind ArchiMedia

L’union fait la force

Sans excuser le jury du Pritzker, il est tentant de lier la sous-représentation des femmes dans la liste des lauréats et leur absence à la tête de firmes d’architecture. Au Québec, seulement 20 % des patrons sont des femmes, un écart qui semble démesuré. Les femmes auraient-elles moins de chances de faire leurs preuves ?

Pour Andrea Wolff, associée de la firme montréalaise Architem, cette statistique s’explique autrement : les enfants. Selon elle, les femmes ont autant de possibilités de carrière que les hommes. Seulement, dans une profession où la performance doit souvent prendre le pas sur la vie personnelle, les femmes, qui doivent encore majoritairement s’occuper des petits, sont désavantagées. « Ce ne sont pas toutes les femmes qui veulent s’investir autant. Être propriétaire d’une firme, ça prend beaucoup de temps. Être mère aussi. » 

Dans ce monde masculin, la firme Architem, dont les quatre associées sont des femmes, fait figure d’exception. C’est d’ailleurs pour pouvoir continuer à travailler malgré les grossesses que les trois fondatrices ont décidé de miser sur un arrangement jusque-là négligé : le travail d’équipe. « Aujourd’hui, on parle beaucoup de collaboration, mais dans les années 1980, lorsque nous avons ouvert la firme, c’était complètement nouveau », se remémore-t-elle. Bien que les enfants aient grandi, la culture d’entreprise demeure. Elle se reflète notamment dans l’aménagement des espaces de travail à aire ouverte. « Chez nous, les patronnes ne sont pas enfermées dans leur bureau. La hiérarchie est beaucoup moins rigide », explique Elizabeth Shapiro, l’une des quatre associées. 

Florence Marchal pousse plus loin la réflexion. Selon elle, le monde de l’architecture doit revoir ses pratiques afin d’être plus inclusif, au lieu de s’attarder au succès personnel des individus. « Dans une équipe, si quelqu’un doit s’absenter à cause d’une maladie ou pour prendre soin des enfants, quelqu’un d’autre peut prendre le relais sans que ça cause de retard au projet », explique-t-elle. Selon elle, ce genre de pratique pourrait créer un milieu plus accueillant pour les femmes. 

Elizabeth Shapiro remarque que la collaboration est devenue beaucoup plus courante dans les dernières années. « C’est le concept à la mode ! Les clients ne sont plus surpris quand on leur dit qu’on travaille en équipe. » Chez Architem, les associées dirigent les mandats, mais la réflexion se fait collectivement, explique Andrea Wolff.  

Pour Renée Mailhot, architecte associée à La Shed architecture, une firme fondée en 2011, ce genre d’approche va de soi. « C’est toujours le nom de la firme qui est associé à un projet, pas celui d’une personne en particulier. » À La Shed, la méthode de travail permet aux associés d’échanger les rôles, au besoin. « Si je ne peux pas être présente à une rencontre avec un client, mon associé peut y aller à ma place. »

Le poids des traditions

Le problème vient aussi de la place que l’on donne aux femmes dans la société, selon Florence Marchal. « Nous sommes jugées sur notre apparence. Si une femme porte une jupe sur un chantier, elle est considérée comme frivole. Pour les hommes, un habillement excentrique est vu comme une affirmation de la personnalité. »

La nouvelle génération d’architectes fait quand même moins la distinction entre les genres. « Il n’y a plus vraiment de différence entre les hommes et les femmes dans la profession, croit Renée Mailhot. C’est ma personnalité qui fait que je suis une bonne architecte, pas le fait que je sois une femme. » Malgré tout, il lui faut encore parfois démontrer sa compétence face à un maître de chantier réfractaire, situation que beaucoup d’autres relèvent. « Sur un chantier, la première réunion est cruciale. Je dois prouver que je connais bien mon métier », résume Magda Kuskowski, associée chez Architem. Elle ajoute que les jeunes architectes masculins ne sont pas épargnés. « La différence, c’est que les femmes doivent y faire face tout au long de leur carrière. »

Un problème qui s’étend évidemment au-delà du monde de l’architecture. « Ce ne sont pas seulement les architectes qui doivent cesser d’avoir des comportements sexistes, mais la société entière », dit Florence Marchal.


Un monde meilleur 

« Le jour où on arrêtera de poser la question “Où sont les femmes architectes ?”, on aura vraiment évolué », résume Florence Marchal. L’architecte estime qu’il reste encore beaucoup de travail à faire. Elle cite les inégalités salariales, les postes de direction qui sont toujours occupés en majorité par des hommes, les stéréotypes qui associent les femmes à certains types d’architecture comme autant de batailles à mener. 

« Toutes les différences des humains justifient qu’on travaille en équipe », croit Florence Marchal. Annmarie Adams abonde dans le même sens. « Plus on a des architectes qui proviennent de milieux divers, plus on aura un environnement bâti diversifié. » Pour elle, il ne suffit pas de faire de la place aux femmes. « Il faut inclure tout le monde. Je rêve du jour où nous aurons des étudiants autochtones ou bien des étudiants avec des limitations physiques. » Avec une profession plus variée, c’est à une société plus inclusive que l’on ouvre la porte.