Esquisses, vol. 25, no 2, été 2014

Déplacements et limitations visuellesCritères simples pour aménagements créatifs

Si les concepteurs rivalisent de créativité pour rendre les aménagements urbains attrayants, ils oublient parfois les usagers présentant une limitation visuelle. Voici quelques outils pour faciliter les déplacements de tous les piétons. 

Sophie Lanctôt, Société Logique

Selon une récente étude de l’Institut de la statistique du Québec, plus de 300 000 personnes ont de la difficulté à réaliser leurs activités quotidiennes à cause de limitations visuelles. Pour elles, un déplacement à l’extérieur relève souvent de la course à obstacles ! Intersections, pistes cyclables ou mobilier urbain ne représentent que quelques-uns des pièges qui se dressent quotidiennement sur leur chemin. 

Or, les concepteurs de l’espace public connaissent peu les modes de déplacement des personnes ayant des limitations visuelles. Pour remédier à cette situation, des spécialistes en orientation et en mobilité de l’Institut Nazareth et Louis-Braille ainsi que Société Logique ont mis au point les Critères d’accessibilité universelle : Déficience visuelle – Aménagements extérieurs, un outil destiné à ceux qui interviennent dans le domaine public. Le document propose des critères d’accessibilité universelle mettant l’accent sur les besoins particuliers des personnes ayant une déficience visuelle tout en respectant les besoins des autres usagers des lieux.

 

Place du musée, Atelier d'aménagement et de design urbain (AADU), Ville de Montréal. Photo: Gilles Arpin, éclairagiste

Une approche novatrice

Pour élaborer ce guide, l’équipe multidisciplinaire a commencé par dresser une liste des espaces urbains généralement problématiques, qui ont été regroupés en six thèmes : le trottoir public, le coin de rue, le signal sonore, les intersections complexes, les pistes cyclables et les espaces vastes.

Une revue de la littérature a ensuite permis de déterminer des critères d’accessibilité communs à plusieurs sources. Certains ont aussi été définis à partir de l’expérience des membres de l’équipe. Comme les problématiques reliées aux conditions hivernales soulèvent plusieurs défis, des études et des essais sur le terrain ont eu lieu pendant la saison froide. L’équipe a aussi porté une attention particulière au choix des critères, afin d’éviter qu’ils ne désavantagent d’autres clientèles, comme les personnes ayant une limitation motrice. 

Enfin, les critères ont été mis à l’épreuve par des représentants d’associations de personnes ayant une limitation visuelle, des experts en orientation et en mobilité de différents centres de réadaptation, un expert de Vélo-Québec et deux ingénieurs en signaux sonores du ministère des Transports du Québec. Cette validation a permis de bonifier le contenu tout en s’assurant qu’il soit représentatif des besoins des usagers et des divers contextes régionaux. 

 

Les six critères

Pour faciliter son utilisation, le guide est présenté sous forme de fiches illustrées. En fonction de la thématique, chaque fiche débute par les habiletés utilisées lors des déplacements ainsi que les difficultés qui s’y rattachent. Suivent les critères de base facilitant la circulation et l’orientation, sous forme d’analyse des bonnes pratiques. Enfin, certaines situations particulières sont abordées.

Voici un aperçu des critères : 

  • Trottoir

Principaux problèmes : un corridor piétonnier mal défini et de multiples obstacles.

Critères de base d’un aménagement réussi : un trottoir large et libre d’obstacles, situé près des bâtiments et distinct des autres composantes (chaîne de trottoir, zone de plantation, mobilier urbain, marge de recul). L’éclairage et l’entretien sont aussi à considérer.

 

  • Coin de rue

Principaux problèmes : mauvaise détection de la transition trottoir/chaussée (bateau-pavé, ou abaissement du trottoir au niveau de la chaussée) et orientation hasardeuse.

Critères de base d’un aménagement réussi : bateau-pavé à la fois détectable par une personne ayant une limitation visuelle (par exemple au moyen d’une surface podotactile) et franchissable par une personne ayant une limitation motrice.

 

  • Signal sonore

Principal problème : difficulté à savoir quand et où traverser de façon sûre.

Critères de base d’un aménagement réussi : ils sont trop nombreux pour être exposés ici, mais, de façon générale, ils doivent aller au-delà des normes du ministère des Transports du Québec afin d’éviter les erreurs d’interprétation des signaux ainsi que les accidents. Un exemple : quand un bouton d’appel s’accompagne d’une signalisation visuelle, le panneau doit de préférence être courbé et placé sur le fût des feux de signalisation à au moins 2,2 m du sol.

 

  • Intersections complexes

Principal problème : savoir où et quand traverser.

Critères de base d’un aménagement réussi : utilisation de repères connus afin de rendre les traversées plus sûres lorsque les intersections sont munies de systèmes de contrôle automatisé des feux de circulation, que les rues sont très larges ou avec bretelles d’accès, que les intersections sont décentrées ou en T, qu’il y a présence d’un carrefour giratoire ou d’une traverse piétonne entre deux intersections.

 

  • Pistes cyclables

Principaux problèmes : risques de collision, anxiété, présence de vélos dans le corridor piétonnier, difficulté de localiser un arrêt d’autobus et d’y accéder lorsqu’il faut traverser une piste cyclable.

Critères de base d’un aménagement réussi : une cohabitation harmonieuse et sûre entre les réseaux cyclable et piétonnier, notamment en privilégiant les pistes cyclables unidirectionnelles ainsi que des délimitations claires, comme des chaînes de trottoir élevées.

 

  • Espaces vastes

Principal problème : difficulté à s’orienter.

Critères de base d’un aménagement réussi : organiser les espaces de circulation de façon à favoriser des déplacements simples et intuitifs, comme des corridors le long des façades d’édifices.

 

* Directrice générale, Société Logique. En collaboration avec Agathe Ratelle, Université de Montréal; Carole Zabihaylo et Line Lemay, Institut Nazareth et Louis-Braille; Isabelle Cardinal, Société Logique.

Photo: Pierre-Marius M.

 

Surfaces podotactiles et bandes de guidance : Peuvent-elles survivre à l'hiver? 

Les hivers québécois ne sont pas nécessairement compatibles avec les aménagements facilitant les déplacements des personnes ayant une limitation visuelle. Par exemple, les surfaces podotactiles sont-elles perceptibles si elles sont couvertes de neige et de glace ? Résistent-elles aux nombreux passages de la machinerie assurant l’entretien des trottoirs ? Les lignes de guidance, qui permettent de maintenir une trajectoire dans des espaces vastes, demeurent-elles fiables en hiver? 

Pour trancher ces questions, des spécialistes de l’Institut Nazareth et Louis-Braille (INLB) et du Centre de réadaptation MAB-Mackay ont réalisé des essais dans divers sites du Grand Montréal. Voici un résumé des constatations de l’Étude sur l’efficacité et la sécurité des surfaces podotactiles en conditions hivernales.

 

Surfaces podotactiles

Les chercheurs ont testé les surfaces podotactiles constituées de dômes tronqués, comme celles recommandées par la norme Americans with Disabilities Act (ADA). Des tuiles de matériaux et de couleurs différentes – afin de vérifier si certaines teintes accéléraient la fonte de la neige, notamment – ont été installées sur un toit plat avant d’être mises à l’épreuve, en conditions hivernales, par des participants aveugles. Taux de détectabilité obtenu : 64 %. Les auteurs de l’étude en ont conclu que la couleur de la tuile n’a pas d’effet significatif sur la vitesse de fonte de la neige et que la surface podotactile sera plus efficace sur les côtés ensoleillés des trottoirs, là où la neige et la glace fondent déjà plus rapidement. Par ailleurs, seuls des matériaux de forte densité tels la fonte et l’acier plein offrent une résistance suffisante au déneigement et à l’entretien.

 

Lignes de guidance

L’INLB a également vérifié l’efficacité de lignes de guidance en conditions hivernales auprès de 36 personnes invitées à effectuer des trajets divers sur des bandes de guidance larges de 300 mm. Les résultats indiquent que le maintien du contact avec une ligne recouverte de neige pose de grandes difficultés à la majorité des participants. Les auteurs laissent entendre qu’en hiver, les lignes de guidance peuvent faciliter l’orientation, mais ne permettent pas nécessairement d’accroître la sécurité des personnes. Conséquemment, elles devraient être utilisées en condition non hivernale et sur de courtes distances. Par contre, des bandes de 600 mm de largeur permettraient d’offrir un meilleur taux de détection.