Esquisses, vol. 27, no 1, printemps 2016

ÉditorialLe goût du défi

 

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes du Québec 

« L’avenir est la seule chose qui m’intéresse, car je compte bien y passer les prochaines années. » Je partage complètement cette opinion de Woody Allen, et je suppose ne pas être la seule. L’avenir s’annonce plutôt chaud, bien que les climatologues ne puissent pas encore nous dire exactement jusqu’à quel point.

Au Québec, les experts prévoient que les températures annuelles moyennes augmenteront de 2 à 4 ºC de 2041 à 2070,  puis de 4 à 7 ºC jusqu’à la fin du siècle, selon l’ampleur des émissions de gaz à effet de serre. Cela impose à la fois de lutter pour minimiser le réchauffement et de s’y préparer. Dans un cas comme dans l’autre, le cadre bâti a un rôle primordial à jouer. L’implication des architectes est indispensable.

C’est pourquoi le conseil d’administration de l’Ordre des architectes a décidé d’appuyer officiellement le Défi 2030 le 29 janvier dernier. Cette initiative internationale, lancée en 2007 par l’organisme à but non lucratif Architecture 2030, vise à éliminer d’ici 2050 les émissions de gaz à effet de serre (GES) dans l’ensemble du cadre bâti.

En ce qui a trait aux nouvelles constructions et aux rénovations majeures, les participants s’engagent à réduire radicalement l’énergie qu’ils consomment par rapport à la moyenne des bâtiments de même type construits dans leur région. Les objectifs de réduction sont de 70 % immédiatement, de 80 % d’ici 2020 et  de 90 % d’ici 2025 pour aboutir à des bâtiments carboneutres en 2030.

Nous ne sommes pas les seuls à appuyer le Défi 2030 au Canada. L’Institut royal d’architecture du Canada (IRAC), l’Ordre des architectes de l’Ontario, la Ville de Vancouver et le Conseil du bâtiment durable du Canada s’y sont déjà ralliés. Il faut dire que 40 % des émissions de GES au pays proviennent du bâtiment, dont environ 10 % de la fabrication et des matériaux, et 30 % de l’entretien, du chauffage et de la climatisation pendant le cycle de vie de l’édifice.

Puisque l’OAQ fait depuis longtemps la promotion de la qualité architecturale et de la construction durable, il est logique de promouvoir l’engagement et la responsabilité des architectes à cet égard.

Si vous n’êtes pas entièrement convaincu de la nécessité d’un cadre bâti plus durable, si vous n’êtes pas sûr de vouloir vous joindre au mouvement ou si vous ne savez comment vous y prendre, notre dossier sur les changements climatiques apporte beaucoup d’information et de pistes concrètes.

Pour certains chercheurs, comme Catherine Dubois, les architectes québécois devraient prioriser la lutte aux îlots de chaleur urbains, car en un seul coup ils s’attaqueraient ainsi à plusieurs problèmes : atténuation des changements climatiques, diminution de la consommation énergétique, amélioration de la santé publique et du milieu urbain. C’est une idée à retenir.

Par ailleurs, des architectes de partout sur la planète rivalisent déjà de créativité pour créer des bâtiments exemplaires qui émettent peu de GES et sont à l’épreuve du réchauffement climatique. Il n’est toutefois pas absolument nécessaire d’être atypique et original, ou de réinventer la roue. Utiliser nos savoir-faire en ayant cette préoccupation à l’esprit suffit souvent à concevoir et réaliser de meilleurs bâtiments.

Bien sûr, l’inertie des élus ou l’absence d’intérêt de la part des clients sont parfois agaçantes et peuvent freiner nos ardeurs. Rien n’empêche alors de faire un peu de « prosély-tisme » en montrant notamment quels sont les avantages tangibles des bâtiments durables en matière de confort et de coûts d’exploitation. Il faut persister à soulever cet enjeu, y compris entre collègues.

Au-delà des obstacles externes, certains choix relèvent de l’architecte : orientation des façades, emplacement et quantité de fenêtres, matériaux intérieurs des murs et des planchers, isolation supérieure aux normes, etc.

L’architecte allemande Anna Heringer disait à la Conférence des parties, à Paris, que tout architecte devrait toujours se poser la question suivante : « Quel impact aurait mon bâtiment si on l’appliquait à sept milliards d’habitants ? » À notre échelle, on peut déjà se demander : « Quel impact aurait mon bâtiment si on l’appliquait à huit millions de Québécois ? » Pour être fier de la réponse, il faut se donner une méthode.

Le Défi 2030 – avec ses objectifs et ses stratégies pour y arriver – en propose une formidable, utilisée par de nombreux architectes à travers le monde. J’invite les membres de l’Ordre à l’adopter. S’ils respectent cet engagement, toutes les réalisations des architectes seront carboneutres dans 14 ans. Ça donne envie de faire partie de l’avenir !