Esquisses, vol. 27, no 1, printemps 2016

Politique de l'architectureGrand Est, France : Région en construction

Place stanislas, Nancy (France). Photo: Lorenzo Diez

Profiter d’un remaniement territorial pour insuffler une politique d’architecture publique à l’échelle d’une nouvelle région ? C’est l’intuition qu’ont eue les fondateurs du projet Région Architecture dans le nord-est de la France. Une démarche proactive qui pourrait bien porter ses fruits. 

Leslie Doumerc 

Le plus petit budget du plus petit ministère de l’État. C’est actuellement le sort de l’architecture en France, placée sous la tutelle du ministère de la Culture. Difficile d’avoir des rêves de grandeur dans ces conditions ! Vrai, le gouvernement français a récemment élaboré une Stratégie nationale pour l’architecture (voir Esquisses, hiver 2015-2016). Mais à une échelle plus locale, des acteurs de la filière ont su prendre les devants. C’est un heureux hasard de calendrier qui a leur a servi de déclencheur pour passer à l’action.

Depuis le début de l’année 2016, l’Hexagone est passé de 22 régions à 13, un redécoupage qui se préparait depuis la fin de 2014. En amont, une idée a émergé dans le milieu architectural du nord-est de la France : pourquoi ne pas s’inviter dans l’élaboration d’une entité administrative naissante ? Autrement dit, montrer que l’architecture, comme discipline et comme métier, a un rôle important et utile à jouer dans la construction de nouveaux codes communs. Le projet Région Architecture était né; la nouvelle région Grand Est serait son laboratoire.

Forte de 5,6 millions d’habitants, au 25e rang des 214 régions de l’Union européenne en ce qui a trait au PIB, cette région est issue de la fusion de trois zones, l’Alsace, la Champagne-Ardenne et la Lorraine (d’où son autre appellation, ACAL). « On peut avoir toutes les stratégies que l’on veut, il faut qu’elles émergent dans un contexte sociopolitique propice. C’était le bon moment », résume Lorenzo Diez, directeur de l’École nationale supérieure d’architecture de Nancy et l’un des instigateurs du projet lancé par les écoles d’architecture et les ordres professionnels des trois anciennes régions.

 

Synergies

Dès lors, tout va très vite. En avril 2015, les réseaux s’activent pour mobiliser les enseignants, les chercheurs et les étudiants, de même que les 1800 entreprises d’architecture ainsi que les syndicats, associations et représentations professionnelles concernés par la fusion territoriale. Les volontaires vont se rencontrer pour une douzaine de séances de travail qui déboucheront, vers la mi-juillet, sur un appel collectif et concret adressé aux futurs gouvernants régionaux.

Déjà fort de plus de 800 signatures, cet appel que l’on peut lire sur le site regionarchitecture.eu envoie un message clair : « L’architecture peut aider concrètement à favoriser l’avènement d’une région européenne compétitive, connectée, vivante et attractive. » Début novembre, les premières assises Région Architecture réunissent près de 200 participants, de l’étudiant au maître d’ouvrage sans oublier le résident, parfois autoconstructeur, dans un évènement de discussion et de production collective organisé autour de sept ateliers thématiques conclus par une grande table ronde. ‘

« Nous voulions vraiment un processus participatif et concret, loin du grand débat entre architectes qui n’aboutit à rien. Pour cela, nous avons demandé aux gens de contribuer de façon positive en commençant toujours leurs phrases par “Je propose que”. Et beaucoup d’idées ont émergé », raconte Lorenzo Diez.

Comment coordonner cette ferveur collective ? « Notre objectif d’aider cette région à se bâtir rapidement limite les désaccords. Il faut être pragmatique tout en ayant une vision globale. Par exemple, les avis divergeaient sur la façon de mettre en valeur l’excellence architecturale. Mais nous sommes tout de même arrivés à la conclusion que l’architecture est depuis toujours une œuvre collective qui engage tant les maîtres d’ouvrage que les architectes, les bureaux d’études, les artisans et entreprises de construction. Partant de ce constat, nous avons proposé un palmarès d’un nouveau genre, récompensant des œuvres nées d’une coopération efficace entre les acteurs de la filière de l’architecture, et pas seulement un architecte », poursuit-il.

Le résultat de ce remue-méninges a été compilé dans un livre blanc, Région Architecture, regroupant une soixantaine de propositions concrètes non hiérarchisées, rendu public fin janvier et remis au Conseil régional nouvellement élu.

L’un des credos de Région Architecture est de gommer la prédominance des œuvres monumentales pour remettre en valeur l’architecture du quotidien, au service des résidents. Or, dans l’état actuel des choses, celle-ci est freinée par des normes de construction très contraignantes et souvent en porte-à-faux avec les demandes de l’usager. Parmi les vœux figurant dans le livre blanc, on trouve donc celui de lancer 50 réalisations expérimentales démonstratives. Pour s’assurer de la faisabilité de la chose, il est précisé que « de telles réalisations seraient épaulées financièrement, mais aussi juridiquement par l’obtention d’un permis de faire ou d’innover donnant lieu à une réinterprétation concertée et intelligente des normes et contraintes courantes, ce qui permettrait de requestionner l’idée d’une norme restrictive fonctionnant par prescription, au profit d’une norme créative, énonçant des objectifs ».

Pour mettre cette théorie en pratique, les fondateurs ne rechignent pas à s’inspirer d’initiatives qui ont fait leurs preuves comme le programme Rural Studio mené depuis 1993 par l’Université d’Auburn en Alabama. Cette sorte d’atelier d’architecture à la campagne amène des étudiants à concevoir des habitats dans des zones défavorisées avec des matériaux de récupération. Dans la nouvelle région Grand Est, une approche semblable pourrait permettre aux étudiants, épaulés par leurs professeurs et les résidents des villages ruraux, de travailler à la conception de bâtiments publics, comme un abri pour le bal national du 14 juillet, ou à la rénovation énergétique d’une école. 

 

 

Contrôle d’identité

Chai du champagne Moët & Chandon, Oiry (France) Giovanni Pace architecte Photo: Fred Laurès

La construction la plus périlleuse de cette super région, grande comme la Nouvelle-Écosse, sera sûrement celle de son identité culturelle commune. Comment estomper le côté artificiel de la fusion par décret de trois zones déjà bien distinctes ? Pour cela, il a été proposé d’organiser de grandes expositions autour du patrimoine architectural commun comme l’utilisation abondante du bois, la modernité de la reconstruction de l’après-guerre ou la viticulture (avec ses vins d’Alsace et de Champagne, le Grand Est est la deuxième région viticole française). La création d’un doctorat en architecture de trois ans, où l’étudiant passerait une année dans chaque ancienne région pour tisser des liens entre celles-ci, est également sur la table.

La position de ce territoire, mitoyen de la Belgique, du Luxembourg, de l’Allemagne et de la Suisse, doit par ailleurs être mise de l’avant, selon les signataires du livre blanc. En effet, côtoyer quatre pays qui concentrent 29 % du PIB de l’Union européenne est un atout de poids pour les exportations. Et pour ce qui est de la formation initiale dans les disciplines de l’aménagement, l’idée est de profiter de l’influence des pays germanophones, qui intègrent davantage la dimension de l’ingénierie, tandis que les Français sont plus axés sur le côté artistique.

Établir un patrimoine commun ne veut pas pour autant dire fournir aux bâtisseurs une recette qui marche partout. « Bien sûr, on ne construira pas la même maison à Strasbourg ou à Nancy ! Loin de chercher l’unité, nous devons composer avec l’écosystème et les acteurs économiques locaux », dit Lorenzo Diez.

Les intervenants de Région Architecture le savent bien : une ambition n’est rien si elle n’est pas reprise par la classe politique. Histoire de s’assurer que cette impulsion ne reste pas lettre morte, la dernière proposition du livre blanc prône la mise en place d’un poste de vice-président responsable de la filière de l’architecture et de l’aménagement du territoire au sein de la future région.

Les vœux sont faits, c’est maintenant aux élus d’entrer dans la partie.