Esquisses, vol. 27, no 1, printemps 2016

Le rôle de l’architecteChanger l'atmosphère

École supérieure de commerce Novancia, Paris (France), AS.Architecture-Studio. Photo: Georges Fes

L’adaptation et la lutte aux changements climatiques reposent en partie sur les choix et l’expertise des architectes. En ont-ils pleinement conscience?

Hélène Lefranc

Montréal, le 25 novembre 2015 : à quelques jours de la COP 21, à Paris, une trentaine d’architectes et d’urbanistes sont réunis dans les bureaux de la firme Rayside Labossière. Objectif : définir une position en vue de la consultation organisée par Montréal sur la décarbonisation de la ville d’ici 2042. Chaque secteur ou groupe de citoyens est en effet invité à énoncer ses engagements et à faire ses recommandations dans son domaine d’activité. Jusqu’à maintenant, l’architecture et l’urbanisme font pâle figure; seule la firme d’Owen Rose, d’ailleurs présent, fait partie des 70 signataires de la Déclaration pour un Montréal leader climatique parue il y a quelques jours. 

 

C’est pas moi je l’jure !

La discussion est lancée, les participants énumèrent les problèmes et multiplient les idées. Mais alors que la liste des gestes à poser est dressée, il devient vite évident qu’elle s’adresse uniquement aux autres. Si le cadre bâti est peu durable, c’est parce que les professionnels sont bloqués par des règlementations inadéquates, de mauvaises habitudes d’aménagement et de planification, des projets aux budgets insuffisants, la spéculation urbaine, l’électricité bon marché, alouette ! Bref, c’est la faute aux élus, aux fonctionnaires, aux promoteurs ou aux clients.

Matthew Chapman, qui coordonne les interventions sectorielles pour la Coalition Climat Montréal, apprécie la forte présence des professionnels, mais constate leur frustration. «Ils sentent qu’ils ont les mains liées et ont le sentiment qu’ils ne peuvent rien faire à part de l’éducation. »

Pierre Gallant, architecte en Colombie-Britannique et porte-parole d’Architecture Canada pour le Défi 2030 (voir « Défi 2030 : Viser le zéro », ci-dessous), sait bien que les architectes répondent aux besoins du client et subissent des contraintes économiques, sans parler des normes qui tardent à s’arrimer aux impératifs climatiques. Toutefois, il estime que l’architecte devrait être un leader. « Je suis déçu de voir des collègues qui ne font pas tout ce qu’ils peuvent. Ça coûte parfois un peu plus cher de faire un bon projet, mais ça demande surtout un peu plus d’attention lors de la conception. Ça vaut le coup, car le client y gagne plus tard financièrement. » Cela commence par le choix des matériaux, l’implantation et l’orientation du bâtiment et le travail avec les ingénieurs pour diminuer le recours aux systèmes mécaniques de chauffage et de climatisation.

Cet effort d’ingéniosité n’exclut pas le lobbyisme. Architecture Canada a d’ailleurs écrit aux partis politiques lors des dernières élections fédérales pour leur demander de soutenir le Défi 2030. Et, individuellement, l’architecte peut s’engager à sensibiliser les décideurs politiques à la taxation du carbone, par exemple, ou à convaincre ses clients de mieux construire. « Souvent, poursuit Pierre Gallant, pour baisser les coûts, les promoteurs ne veulent pas dépasser la norme en efficacité énergétique, car ils refilent les dépenses d’exploitation aux futurs habitants. La norme, c’est le minimum requis, mais nos codes de déontologie et la morale imposent d’aller au-delà. »

Catherine Dubois, architecte et stagiaire postdoctorale au Centre de recherche en aménagement et développement de l’Université Laval, est d’accord : « Les architectes ont leur part à faire et toute action est une contribution, aussi mineure soit-elle, face à ce défi global. » Une grande partie du savoir-faire peut être exploitée à l’intérieur des contraintes imposées par la règlementation et le client, soutient-elle. « J’ai constaté dans mon expérience en pratique privée qu’on peut faire plein de choses qui ne coûtent pas un sou de plus au client et dont il n’a pas conscience, mais dont nous connaissons l’impact favorable, comme l’orientation des façades ou le rapport entre surfaces vitrées et surfaces pleines. »

Mathieu Fleury, qui travaille pour la firme Vachon Roy Architectes à Gaspé, renchérit : « Seuls les matériaux de finition intéressent le propriétaire, et on peut présélectionner pour lui des matériaux durables. Pour les éléments invisibles, on peut sélectionner des matériaux selon nos critères : naturels ou à contenu recyclé, fabriqués le plus près possible. » Bien placé pour constater les conséquences des changements climatiques sur l’érosion des berges, il reconnaît ne pas avoir le contrôle sur le choix du site. Rien ne l’empêche toutefois de proposer des mesures de réduction des GES. Ainsi, sa firme a réussi à persuader le Cégep de la Gaspésie et des Îles d’investir dans une structure en bois, une enveloppe performante et la géothermie. ‘

 

Pas si ignorants

Tous n’en font pas autant, mais les professionnels en savent souvent plus qu’ils ne le croient, a réalisé Catherine Dubois, dans le cadre du projet de recherche franco-québécois CapaCités, qui se penche sur le transfert de connaissances entre chercheurs et professionnels. « En mai et juin 2015, on a organisé deux ateliers avec 18 professionnels, où plusieurs disaient ne rien faire, ne savoir que faire ou être peu informés sur l’adaptation aux changements climatiques. Pourtant, dans leurs pratiques courantes, les questions de mobilité urbaine, de porosité des sols et d’orientation des bâtiments étaient déjà intégrées. »

Ainsi, un projet immobilier de requalification d’îlot peut contribuer à éviter l’étalement urbain et à limiter les émissions de GES liées aux transports. Les sols perméables et la gestion des eaux pluviales contrent les inondations, alors que la prise en compte des îlots de chaleur et de la direction des vents diminue les besoins énergétiques. Augmenter l’isolation ou changer une fenêtre dans un bâtiment existant sont aussi des pas dans la bonne direction que les architectes font régulièrement.

Selon elle, la plupart des architectes sont curieux et motivés par ces sujets. « Ces enjeux viennent toujours nous interpeller », confirme Normand Hudon, patron chez Coarchitecture, formateur au Centre de formation en développement durable (CFDD) de l’Université Laval et membre du CA du Conseil du bâtiment durable du Canada, section Québec. « En règle générale, les architectes savent que les GES proviennent de l’énergie intrinsèque des matériaux qu’ils spécifient, de l’énergie que les bâtiments utilisent en cours d’exploitation et de celle utilisée par les usagers pour se rendre au bâtiment. »

Il ajoute aussitôt : « Par contre, bien peu mesurent la quantité de GES émise par leurs projets dans le cadre d’une analyse de cycle de vie, pour la bonne raison qu’ils ne sont pas payés pour le faire. Les clients ne valorisent pas ce service, car la société n’attribue pas encore un coût aux GES et les utilisateurs ne réclament pas des espaces carboneutres. » Dans un marché compétitif, souvent basé sur le plus bas soumissionnaire, le professionnel peine déjà, selon lui, à rendre des services de base.

 

Choisir ses combats

N’y a-t-il donc rien à faire ? Rejetant tout cynisme, Normand Hudon croit qu’il est inutile d’essayer de convaincre un client de mettre en œuvre une stratégie de séquestration de carbone dans son bâtiment s’il a déjà du mal à se conformer aux normes. Par contre, un client intéressé par une certification LEED acceptera sans doute d’accorder davantage de temps et d’argent pour la conception. « Le marché a tendance à rester dans sa zone de confort. Pour introduire l’innovation, ça prend un architecte qui est un sacré bon vendeur et un client qui a envie de se démarquer », note-t-il. Or, pour vendre une innovation, il faut pouvoir lui donner du sens. Mais ce qui a du sens pour l’un n’en a pas forcément pour l’autre, ce qui nécessite de trouver le point de convergence (voir « Huit arguments pour convaincre un client vert pâle »).

Malgré ces difficultés, Catherine Dubois enjoint aux professionnels de persévérer : « Les chercheurs qui font des projections climatiques nous donnent énormément d’information. Mais les architectes ont une influence déterminante sur les milieux et les modes de vie. Le fait d’en être conscients leur permet d’intégrer petit à petit différentes mesures à la hauteur de leurs capacités et de la volonté du client. »

Peu de corps de métier ont ce privilège – ou cette responsabilité, selon le point de vue.

 

Défi 2030 : Viser le zéro

Cette initiative internationale lancée en 2007 par l’organisme à but non lucratif Architecture 2030 vise à éliminer les émissions de GES dans les nouvelles constructions et les rénovations de bâtiments d’ici 2030 et dans l’ensemble du cadre bâti d’ici 2050.

Au Canada, l’initiative est portée par Architecture Canada. L’Ordre des architectes de l’Ontario, la Ville de Vancouver et le Conseil du bâtiment durable du Canada s’y sont ralliés, de même que l’OAQ (voir l’éditorial). C’est qu’il y a matière à amélioration au pays. En effet, 40 % des émissions de GES proviennent du bâtiment, dont environ 10 % de la fabrication et des matériaux et 30 % de l’entretien, du chauffage et de la climatisation.

Les participants s’engagent à réduire l’énergie consommée par les bâtiments qu’ils conçoivent par rapport à la moyenne des constructions de même type dans leur région, à raison de 70 % immédiatement, de 80 % d’ici 2020, de 90 % d’ici 2025, pour aboutir à des bâtiments carboneutres en 2030.

Le site Internet 2030palette.org  donne des pistes pour y parvenir, depuis l’échelle de l’agglomération jusqu’aux détails de l’enveloppe, en fonction de différents enjeux et de la situation géographique. Il met aussi en avant les meilleurs exemples du monde, parmi les projets soumis par les praticiens. Le site 2030.raic.org, en cours d’élaboration par Architecture Canada, répertorie de son côté les projets exemplaires au pays.