Esquisses, vol. 27, no 1, printemps 2016

Municipalités québécoisesLe meilleur est à venir

Stationnement La Falaise apprivoisée, Québec, Pierre Martin Architecte. Photo : Stéphane Groleau

À chaque sommet sur le climat, des municipalités de partout dans le monde réitèrent leur rôle d’acteurs clés du développement durable. Au Québec, certaines villes ont saisi la balle au bond, mais elles demeurent l’exception.

Olivier Roy-Baillargeon* 

Le tout nouveau parc industriel de Victoriaville, dans le Centre-du-Québec, ressemble plus à un centre d’interprétation écologique qu’à un endroit où l’on brasse des affaires. La végétation ainsi que des milieux humides y ont été préservés, l’eau de pluie y est récupérée, des panneaux solaires coiffent les bâtiments et les voitures sont garées sur des pavés alvéolés.

Il faut dire que la municipalité n’en est pas à ses premières armes en matière de développement durable. Son programme de recyclage domestique date de 1985, et elle a franchi un pas de plus, dès 1997, avec celui sur le compostage. Grâce à ce parc industriel inauguré en 2013, la Ville contribue directement à améliorer son bilan d’émissions de gaz à effet de serre (GES).

Au Québec, toutefois, hormis ce cas exemplaire, les actions visant à réduire les impacts des changements climatiques sur le cadre bâti demeurent pour l’essentiel limitées aux grandes villes. Or, l’enjeu ne se limite pas à ces dernières. « Les municipalités de toutes les tailles sont interpellées, car elles en subissent tout autant les conséquences, affirme la présidente de l’Union des municipalités du Québec (UMQ), Suzanne Roy. On a une obligation de résultat à cet égard : on ne peut pas échouer et se tourner vers un plan B, parce qu’on n’a pas de planète B », souligne-t-elle, faisant écho au slogan ayant ponctué la Conférence de Paris sur le climat (COP21), fin 2015.

L’adaptation dans les grandes villes

Avec l’appui des ministères du Développement durable et des Affaires municipales, l’organisme Ouranos a produit en 2010 un guide pratique à l’intention des villes sur l’élaboration d’un plan d’adaptation aux changements climatiques. De plus, de 2007 à 2012, le programme Climat municipalités du gouvernement du Québec subventionnait à 90 % les coûts de production d’un inventaire de leurs émissions de GES, d’un plan d’action pour réduire ces émissions et, ultimement, d’un plan d’adaptation aux changements climatiques. Près d’une municipalité sur quatre y a participé, soit 253 sur 1110.

Or, depuis, seulement quatre villes québécoises ont produit et adopté un plan d’adaptation pour se préparer à l’augmentation de la fréquence, de l’intensité et de la durée des périodes de sécheresse et de canicule ainsi que des averses de pluie, de neige ou de verglas. Trois-Rivières a été la première, en avril 2013, suivie de Sherbrooke, en juillet 2013, de Pointe-Claire, en août 2015, et de Montréal, en novembre 2015.

Ces plans déclinent des actions préventives ou correctives visant à réduire les effets des îlots de chaleur sur la population et à augmenter la résilience des infrastructures et des bâtiments en améliorant la gestion des eaux pluviales, potables et usées. Ils misent entre autres sur l’emploi de matériaux de toiture et de pavage réfléchissant les rayons du soleil ou absorbant l’eau, sur l’aménagement de noues, de fossés et de bassins de rétention, sur l’augmentation et la préservation de la couverture végétale et sur l’optimisation de l’orientation des bâtiments.

Les plans d’adaptation de Québec et de Laval sont en cours de validation par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Quand ils seront adoptés, la moitié des 10 plus grandes municipalités québécoises sera outillée à cet égard. Quatre des cinq autres, Gatineau, Lévis, Longueuil et Terrebonne, ont bénéficié du programme Climat municipalités, mais s’en sont tenues à produire un plan de réduction de leurs émissions de GES. Saguenay n’y a pas participé.

Le nerf de la guerre

Contrairement aux grandes villes, les petites municipalités ne se sont toujours pas dotées de plans d’adaptation, faute de moyens techniques et financiers. Le directeur général du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec (RNCREQ), Philippe Bourke, déplore que le programme Climat municipalités n’ait pas encore eu de suites, car cela leur permettrait d’emboîter le pas.

Les employés municipaux interviewés pour ce dossier espèrent que Québec offrira des subventions leur permettant de réaliser les actions les plus coûteuses contenues dans les plans d’adaptation – principalement la rénovation des infrastructures de traitement et de transport de l’eau. Toutefois, selon Philippe Bourke, il y a un risque, pour les municipalités, de penser que lutter contre les changements climatiques et s’y adapter coûte nécessairement cher et qu’il faut attendre que les moyens financiers leur soient conférés pour agir. « Moi, je me bats contre ça, confie-t-il. Le coût véritable, parfois, il est du côté du capital politique, parce que les élus ne sont souvent pas prêts à déplaire aux citoyens en instaurant une règlementation plus sévère ou en les incitant à changer leurs comportements. »

Reste que, avec le déficit d’entretien hérité des années 1990, l’heure est au remplacement des infrastructures. Les municipalités peuvent ainsi saisir l’occasion de mettre en œuvre des mesures d’adaptation.

Faire évoluer l’architecture et l’urbanisme

Dans sa thèse de doctorat en architecture et urbanisme, Catherine Dubois écrit que les villes québécoises disposent de l’autorité nécessaire pour instaurer des mesures d’atténuation et d’adaptation sur leur territoire. Elle constate toutefois que « l’adaptation au changement climatique n’est pas un enjeu prioritaire pour elles, du moins pour l’instant ».

Selon elle, les architectes et urbanistes disposent de quatre leviers d’action pour relever ce défi dans le cadre de leurs projets : la conception architecturale (refroidissement passif, ventilation et éclairage naturels, etc.), les matériaux de revêtement (absorption de l’eau, réflexion des rayons du soleil, etc.), le couvert naturel (plantation, verdissement, etc.) et la forme urbaine (environnement bâti, distribution des fonctions, etc.). Les plans d’adaptation existants se concentrent sur les deux premiers leviers, a constaté Esquisses. Or, la thèse de Catherine Dubois précise que les villes doivent agir sur les quatre en simultané pour que leur action soit vraiment efficace.

Les récents documents de planification des grandes villes et des communautés métropolitaines québécoises (notamment le plan métropolitain d’aménagement et de développement [PMAD] du Grand Montréal) insistent quant à eux sur la protection des milieux naturels et sur un aménagement plus dense, plus mixte et plus axé sur le transport collectif qu’auparavant. Ils ne fixent toutefois aucun objectif de limitation de l’espace réservé à la circulation et au stationnement des véhicules motorisés, bien que le transport soit le talon d’Achille du bilan d’émissions de GES du Québec.

Philippe Bourke voit là le reflet d’un problème majeur de sous-investissement en éducation et en information sur ces enjeux. Heureusement, « les jeunes architectes et urbanistes en sont conscients, mais leur capacité à faire évoluer les pratiques au sein du milieu municipal et de leur profession est limitée », ajoute-t-il.

Le guide De meilleures villes pour un meilleur climat: Pour une croissance urbaine à faible impact climatique, publié par l’organisme Vivre en Ville à l’issue de la COP21, devrait leur fournir des munitions additionnelles pour y parvenir. L’ampleur de la tâche est considérable, mais l’heure n’est plus à la procrastination ou à l’inertie. À moins que l’on ne découvre bientôt une planète B sur laquelle on pourrait recommencer du début... 

L’apprentissage collectif

Un écueil guette l’action locale sur les changements climatiques : qu’elle s’effectue à la pièce, sans cohérence. Les villes ont donc intérêt à miser sur l’apprentissage collectif, basé sur le transfert des connaissances. C’est dans cet esprit que l’UMQ a participé au Sommet des élus locaux pour le climat, tenu à Paris en parallèle à la COP21.

L’UMQ a également conclu une entente avec l’Association des municipalités de l’Ontario visant à accroître le partage d’expérience et d’information entre les villes de part et d’autre de la rivière des Outaouais. Elle souhaite tout de même que les gouvernements provinciaux et fédéral accompagnent les villes dans leur transition vers de meilleures pratiques.

* Olivier Roy-Baillargeon est docteur en aménagement de l’Université de Montréal et stagiaire postdoctoral Banting en urbanisme à l’Université de Waterloo.