Esquisses, vol. 27, no 1, printemps 2016

Travailler seulUn modèle réaliste?

Maison Bord-du-lac, Montréal, Henri Cleinge Architecte. Photo: Marc Cramer

Code du bâtiment, certifications, gestion de projet... Pour maîtriser autant d’aspects, plusieurs architectes choisissent de travailler en équipe. En même temps, nombreux sont ceux qui tiennent à tout chapeauter eux-mêmes. Regard sur la viabilité du modèle solo.

Gabrielle Jacques

L’architecte Henri Cleinge, qui dirige son propre bureau, a déjà travaillé seul, mais engage aujourd’hui un employé et demi. Car même s’il a toujours apprécié son indépendance, la charge de travail a fait qu’il a dû y renoncer au bout de quatre ans. Un grand changement ? Il ne le voit pas ainsi : « Je ne suis plus exactement seul comme avant, mais je trouve toujours important que mon bureau ait une identité définie. » Cette manière de voir pourrait résumer le « nouveau solo », qui se caractérise davantage par l’individualité décisionnelle et architecturale que par le nombre d’employés d’un bureau.

 

 

Tâche alourdie

La pratique individuelle, si elle permet un suivi plus serré de l’évolution d’un projet, implique d’être apte à répondre à de multiples exigences. Or, les projets d’architecture sont de plus en plus complexes. Et selon Pierre Collette, syndic de l’OAQ, les clients nourrissent de grandes attentes concernant l’étendue et la qualité des services fournis : conception, développement technique, gestion des échéanciers, aspects financiers, administration, développement informatique, règlementation et nouvelles approches conceptuelles (certifications vertes telles que LEED, par exemple). « Un architecte pratiquant seul ne peut acquérir toutes ces expertises. Il s’expose donc à un plus grand risque d’erreurs ou d’omissions qui peuvent entraîner des réclamations. Lorsqu’un projet est réalisé par une équipe d’architectes, ces risques diminuent sensiblement en raison de la dynamique de contrôle de la qualité à chaque étape. »

Un point de vue partagé par l’architecte Paul Bernier, qui a employé d’une à trois personnes dans les dernières années : « La tâche s’est complexifiée, notamment sur le plan technique. Il faut considérer également la question des échanges et des communications, qui peuvent représenter une part importante du temps alloué à un projet. Aussi, les municipalités sont plus exigeantes et les comités consultatifs alourdissent la tâche, en raison des documents à produire ou des justifications requises. » 

Les limites du modèle

Si aucune règle n’encadre spécifiquement l’exercice de la profession en solo, il appartient à l’architecte de déterminer, comme l’indique l’article 9 du Code de déontologie, s’il peut accepter un mandat en tenant compte de ses limites, aptitudes et connaissances. Autrement dit, résume Paul Bernier, le fait de travailler seul, bien que certainement envisageable, confine implicitement à une pratique résidentielle ou liée à de petites interventions.

L’autre option est de mettre les bouchées doubles dans le cadre de projets de plus grande envergure, comme le fait l’architecte Paul Laurendeau. Moyennant un nombre d’heures de travail colossal étalé sur cinq ans, il a assumé seul la conception de l’Amphithéâtre de Trois-Rivières. Il s’est tout de même adjoint jusqu’à trois employés, selon les étapes, en plus de former un consortium avec l’architecte trifluvien François Beauchesne.  

Il reconnaît néanmoins que les architectes pratiquant seuls sont souvent exclus d’office par les appels d’offres qui exigent des expertises précises et un nombre de projets comparables réalisés.

Henri Cleinge, lui, voit tout de même des avantages à restreindre l’envergure de sa pratique. « Si l’équipe grossit, il faut plus de projets, ce qui force la personne responsable à être moins impliquée à chacune des étapes. Or, comme ma pratique est résidentielle, les clients s’attendent à mon implication directe, à ma signature dans leur projet. »

Difficile équilibre

La maison du Lac Grenier, Estérel, Paul Bernier Architecte. Photo: Adrien Williams

Parmi les architectes consultés, la plupart estiment que, pour parvenir à travailler seul, il est important de déléguer certaines tâches à des consultants externes, qu’ils soient architectes ou spécialistes des domaines connexes (technicien en architecture, dessinateur 3D, etc.). Henri Cleinge, par exemple, retient les services d’un consultant en code du bâtiment. « Faire affaire avec des spécialistes permet d’accepter des projets plus complexes sans nécessairement prendre la charge de toutes les spécialités soi-même. »

Pour ce qui est d’embaucher du personnel, l’équilibre demeure précaire puisque cela nécessite de la gestion, laquelle réduit le temps consacré à la conception. De plus, ajoute Henri Cleinge, il peut être ardu de trouver les bonnes ressources en fonction des besoins. « Parfois, la charge de travail ne nécessite pas un employé à temps plein. Mais engager des employés à temps partiel n’est pas idéal, car ils perdent le rythme du projet. Je n’aime pas non plus faire affaire avec des pigistes qui travaillent à distance, puisque la communication en souffre. » À l’instar de Paul Bernier, il reconnaît néanmoins que le travail en équipe peut se révéler stimulant, car « le dialogue aide à développer sa propre vision. Seul, même en étant un designer très compétent, on est dans une bulle ».

Charles Côté, coprésident et cofondateur de MU Architecture, un bureau d’une dizaine d’employés, abonde dans ce sens. « Au départ, l’orgueil est plus présent. Avec le temps, il est possible de reconnaître une bonne idée, qu’elle vienne de son associé, de son stagiaire ou de son entrepreneur. L’arrogance est mauvaise conseillère dans notre domaine. Je crois qu’un architecte doit pouvoir mettre l’idée au-dessus de lui. »

Une autre perspective

D’après les architectes interrogés, une chose semble claire : travailler seul ou en petite équipe implique des sacrifices. N’empêche, l’architecture à moindre échelle séduit ceux qui privilégient la proximité avec les projets plutôt que la croissance à tout prix. « Sans être seul, il y a certainement des modèles « alternatifs » d’architecture, pense Paul Bernier. Limiter sa pratique permet à l’architecte de choisir ses clients, mais offre aussi aux clients la possibilité de travailler avec un petit bureau, synonyme de personnalisation. » Après tout, l’Australien Glenn Murcutt, reconnu pour ses projets d’habitation privée et de rénovation, a bien remporté le prix Pritzker, lui qui a refusé des projets d’envergure afin de s’assurer de toujours travailler... seul.  

De tous les architectes ayant fait l’objet d’une décision disciplinaire depuis 2001, 66  % pratiquaient seuls
et 87
  % pratiquaient
dans un bureau de trois employés
ou moins.