Le Québec a-t-il mal à son architecture?

La table ronde organisée par l’Ordre dans le cadre du Forum des architectes 2011 posait la question Le Québec a-t-il mal à son architecture? Les panélistes se sont accordés pour répondre « oui », mais pas tous pour les mêmes raisons !

Hélène Lefranc

 

Poser la question, c’est un peu y répondre. Une fois ce constat échafaudé – oui le Québec a mal à son architecture –, reste à comprendre pourquoi. Et là, en fonction de son parcours et de sa sensibilité, chaque panéliste a expliqué l’enjeu à sa manière. Loin de se contredire, leurs réponses paraissaient plutôt complémentaires.

Pour Jean-Claude Marsan, architecte, urbaniste et professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, trois raisons expliquent la pauvreté architecturale au Québec, et plus particulièrement à Montréal. La première est la pérennité de l’approche pragmatique, quand la ville post-moderne devrait être en rupture avec le passé. Alors qu’il faudrait travailler à l’espace public et à l’intégration, les projets qui concernent l’est de la rue Notre-Dame reproduisent des erreurs commises lors de la réalisation de l’autoroute Décarie. Et cela alors que le Québec est tout à fait capable de produire de la belle architecture, comme en témoignent le quartier Saint-Roch à Québec et la cité du multimédia à Montréal. Parce qu’il est intéressant de s’ouvrir à l’extérieur, on peut aussi citer Portland, en Oregon, ville qui a été reconstruite de façon remarquable à partir de l’existant.

La deuxième raison est l’absence de leadership politique. À titre d’exemple, Marsan se demande comment il est possible d’assurer une cohérence quand un parc comme celui du Mont-Royal est géré par quatre arrondissements différents. Et il s’indigne de voir que la première mouture du projet de revitalisation du quartier montréalais de Griffintown, présentée par le promoteur Devimco, ait été encensée par les responsables du Sud-Ouest. Même s’il s’agissait d’un concept dépassé, les politiciens semblaient s’en satisfaire parce qu’ils avaient, enfin, un gros projet dans leur cour!

Troisième raison, toujours selon Jean-Claude Marsan : la marginalisation des architectes. Leur salaire en est un symptôme évident. « Il équivaut à celui d’un pompier, mais sans le régime de retraite. » Il faut dire que la diversification des champs où intervient l’architecte est insuffisante. « Comme dans tout domaine artistique, il y a une ou deux personnes de grand talent par génération. Les autres sont moyennes. Ce n’est pas grave, mais comme on valorise uniquement le design, notamment dans les publications, celles-ci se sentent écrasées. » Les architectes ne prendraient donc pas suffisamment leur place dans la société. « Ils sont absents de la fonction publique, peu nombreux dans les conseils d’administration et on ne les entend ni à la radio, ni à la télévision. Dans les journaux, leur intervention se résume à la vente de condos. »

 

 

Une question de société

« Le débat dans les écoles et la profession est centré sur l’individu. Mais au-delà du talent individuel, il y a des conditions structurelles qui expliquent la réussite ou l’échec, que ce soit en architecture, en sport ou en cinéma, a répliqué François Dufaux, professeur à l’École d’architecture de l’Université Laval. Le succès dépend plutôt du besoin d’architecture de la société et de ses choix économiques. » Et c’est en remontant le cours de l’histoire qu’il trouve une explication. Le régime français était une colonie de peuplement de seulement 60 000 personnes, mais on y investissait beaucoup dans le bâti, comme le montrent les nombreux plans et croquis de l’époque.

Le Québec a ensuite basculé du côté de la mentalité anglo-saxonne, issue de l’installation de colonies commerciales. L’investissement sur le territoire avait alors pour but unique d’extraire les ressources et de loger les élites. Pour les bâtiments publics, on se contentait d’une architecture modeste. Il ne valait pas la peine d’y investir trop. Les architectes québécois ont subi le contrecoup de l’héritage de ce modèle, selon François Dufaux.

L’Église catholique, pour sa part, a continué à construire des édifices faits pour durer et à miser sur la qualité d’exécution, comportement qu’elle a maintenu jusque dans les années 1960.

 

Pas ma faute!

Dinu Bimbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal, refuse pour sa part d’absoudre les architectes. « Quand on parle de la “médiocrité spectaculaire” de l’architecture avec des architectes, c’est toujours la faute au client, à la société, ou à toute sorte de monde, mais jamais la leur. »

Cela étant dit, il remarque que la manière dont nous parlons d’architecture ainsi que la place qu’on lui accorde ont beaucoup évolué. En cela, la réalisation du Quartier des spectacles, à Montréal, lui paraît significative. « Autrefois, on aurait eu un débat de ce genre : “Détruit-on la ville ou la questionne-t-on?” Et on aurait répondu : “Il ne faut pas la momifier. On peut poser des gestes.” Tandis que maintenant, on s’interroge sur la couleur du granit et la tendance! Finalement, en tant que société, on est très indifférents à l’architecture. »

Face à ce constat implacable, quelle est la solution? Il souhaite que l’on arrête de parler de la grande architecture – « Ça fait de beaux communiqués de presse, mais qui connaît la Charte de Venise? » – pour réaffirmer, simplement et fermement, que l’architecte construit l’espace de la société.

 

Décloisonner

Renée Daoust, architecte, urbaniste et associée chez Daoust Lestage, estime qu’il faut surtout, de l’urbain à l’objet, lutter contre le cloisonnement, le travail « en silo » : architecte, architecte du paysage, designer urbain, etc., doivent travailler ensemble. Elle réconcilie les points de vue en affirmant que, d’un côté, non, le Québec n’a pas mal à son architecture, car il compte des concepteurs-réalisateurs de grande qualité. Il faut parler davantage de ces professionnels.

De l’autre côté, toutefois, le Québec ne valorise effectivement pas assez l’architecture et ses disciplines connexes. Cette culture permanente n’est ni reconnue, ni célébrée alors que, paradoxalement, la culture événementielle possède son propre ministère (celui de la Culture, des Communications et de la Condition féminine). L’architecture, elle, prend de plus en plus une tournure juridique. Les premières équipes à intervenir sur un projet sont les comptables ou les avocats, ce qui devient évident dans les PPP. « Il est aberrant pour moi qu’un grand équipement culturel à Montréal, telle la salle de l’OSM, soit réalisé selon ce mode. On parle de tout – des coûts et des échéanciers – sauf d’architecture. Évidemment, je ne dis pas non plus que le contrôle et les coûts doivent nous échapper. » Pendant ce temps, plusieurs firmes d’architecture ont été rachetées par des entreprises d’ingénierie, souligne-t-elle.

Renée Daoust rêve d’un Québec qui se doterait d’un ministère de l’Architecture et du Design, et qui cesserait de diluer la responsabilité du cadre bâti entre de nombreux ministères, comme c’est le cas actuellement. « Nous devons nous donner les moyens de nos ambitions. Il est désolant de voir que Montréal a été désignée Ville UNESCO de design, mais que l’argent n’a pas suivi. » Or, l’architecture de qualité est un levier formidable de retombées financières. Avec le design urbain, l’effet domino peut être remarquable pour la revitalisation de certaines zones. Trop souvent le manque de cohérence est criant, selon Renée Daoust.

Le Québec a-t-il mal à son architecture? La question méritait visiblement d’être posée. On a pu le vérifier à la salle comble, à l’attention des participants et, plus encore, à la période de questions, qui a été très animée. Évidemment, une seule discussion ne permet pas d’approfondir toutes les causes, ni de faire le tour de la question, et encore moins de dégager des recettes miracles. Disons que la table est mise pour la poursuite du débat…

 

Note : La table ronde prolongeait un dossier portant ce titre paru dans la revue universitaire Arguments avant l’événement. On peut lire les textes du dossier sur le site de la revue : www.revueargument.ca