Esquisses, vol. 27, no 3, automne 2016

Santé publiqueS'activer en douce

Gymnase et salle multifonction de l'école secondaire Gammel Hellerup, Hellerup (Danemark), Bjarke Ingels Group (BIG). Photo : Jens Lindhe

Alors que la sédentarité provoque l’augmentation des problèmes de santé chroniques, des bâtiments conçus pour favoriser l’activité physique pourraient aider à renverser la vapeur, estiment les spécialistes.

Benoîte Labrosse 

Entre 1990 et 2004, l’obésité a crû de 70 % au Québec, selon les données de l’Institut de la statistique du Québec : la proportion de personnes touchées est passée de 13 à 22 %. « Et l’obésité, qui cause beaucoup de maladies chroniques, a des coûts assez astronomiques », fait remarquer Suzanne Guay, conseillère en promotion de la santé au service Environnement urbain et saines habitudes de vie de la Direction régionale de la santé publique de Montréal (DSP). Selon l’Institut national de santé publique (INSPQ), elle a coûté 1,5 G$ en soins de santé au Québec en 2011, soit 10 % de la facture totale pour les adultes. La diminution de l’activité physique des Québécois, observée depuis 40 ans, est l’un des facteurs en cause.

« Il y a plusieurs moyens de prévenir l’obésité et les maladies chroniques, mais l’une des grandes stratégies, c’est que les gens adoptent un mode de vie physiquement actif », fait valoir Sophie Paquin, urbaniste à la DSP et professeure associée au Département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal. 

Entrent ici en scène les principes du design actif. « Il nous faut des bâtiments qui amènent les gens à faire de l’activité physique sans s’en rendre compte », explique Éric Robitaille, chercheur d’établissement à l’unité Habitudes de vie de l’INSPQ. « La clé, ce n’est pas de forcer à bouger, mais d’inviter à le faire », renchérit Lucie Lapierre, conseillère principale au transfert des connaissances chez Québec en Forme et professeure associée à l’École d’urbanisme et d’architecture du paysage de l’Université de Montréal.

Bouger en s’amusant

Gymnase et salle multifonction de l'école secondaire Gammel Hellerup, Hellerup (Danemark), Bjarke Ingels Group (BIG). Photo : Jens Lindhe

Les escaliers sont l’exemple classique de l’intégration du design actif dans un bâtiment. Ceux-ci doivent être placés en évidence – plus que les ascenseurs –, de bonne taille, lumineux et attrayants. « L’Université Concordia a un projet appelé Be Moved By Art, illustre Éric Robitaille. On a décoré l'escalier [de la de la John Molson School of Business] d’œuvres d’art pour inciter les gens à monter les marches.

En Suède, une expérience menée dans le cadre d’une campagne publicitaire de Volkswagen a fait tout un tabac : dans une station de métro de Stockholm, des marches situées à côté d’un escalier mécanique ont été transformées en touches de piano interactives. Résultat : 66 % plus de gens qu’à l’habitude ont décidé de les emprunter. Une idée qui réjouit Lucie Lapierre : « Longtemps, on a vu le fait de bouger comme étant très contraignant. » Or, cela devrait être ludique, assure-t-elle en évoquant les balançoires musicales et la fontaine animée du Quartier des spectacles de Montréal. Ailleurs sur la planète, des bureaux sont dotés d’une glissoire ou de longs corridors à parcourir en planche à roulettes. « Je rêve de ça ici ! Ça aère l’esprit dans des milieux de travail tellement cérébraux. » ‘

Sophie Paquin ajoute que les bâtiments commerciaux gagneraient à exploiter davantage leurs toits plats. « Ils pourraient être utilisés à des fins récréatives actives, par exemple une patinoire l’hiver et un terrain de badminton l’été », suggère-t-elle. De la même façon dont des ruelles montréalaises sont transformées en aires de jeu ou en patinoires depuis quelques années.

Éric Robitaille classe l’approche ludique « dans la catégorie des avenues prometteuses », même s’il n’a pas connaissance de recherches associant plaisir et mode de vie plus actif. Idem pour l’éloignement des fonctions dans un édifice. « Aux États-Unis, de nouveaux sièges sociaux sont conçus pour favoriser la marche, par exemple en éloignant la photocopieuse des bureaux, dit-il. Certains autorisent l’utilisation du vélo pour circuler à l’intérieur. »

L’importance de l’environnement

Parc Guthrie Green, Tulsa (Oklahoma), SWA Group. Photo : Tom Fox/SWA Group

Les spécialistes admettent que les exemples de bâtiments intégrant le design actif sont encore rares au Québec. « C’est un work in progress », nuance Sophie Paquin, qui dit percevoir « une bonne réceptivité de la part des futurs urbanistes et des professionnels de l’aménagement ».

Il faut savoir qu’en matière de santé publique la conception des bâtiments n’est que l’une des facettes d’un « environnement favorable aux saines habitudes de vie », selon l’expression consacrée. « L’idée est de rendre plus faciles les choix sains et un peu plus difficiles les choix moins propices à la santé », résume Sophie Paquin en soulignant que les choix sains sont rendus possibles par la combinaison d’environnements physique, politique, économique et socioculturel favorables.

Cela signifie entre autres de faciliter le recours aux moyens de transport actifs. « Les trajets doivent être très efficaces, sécuritaires et bordés de supports à vélo, observe Lucie Lapierre. Les points de jonction avec les autobus et les trains aussi. » Sans oublier l’arrivée au bureau. « Ce n’est pas trop glamour pour l’architecte, mais il faut prévoir de l’espace pour des douches, des casiers et des stationnements à vélos », ajoute Éric Robitaille. Il souligne qu’après avoir amélioré ses infrastructures, le Complexe Desjardins a constaté « une augmentation de l’apport modal du vélo » chez ses employés. Selon le Rapport de responsabilité sociale et coopérative de l’entreprise, 933 employés y ont utilisé vestiaires et douches en 2015, soit 22 % de plus que l’année précédente.

Favoriser la marche vaut également le coup. Une étude torontoise publiée en mai dernier dans le Journal of the American Medical Association a démontré une différence de plus de 10 % de la prévalence de l’embonpoint et de l’obésité ainsi qu’une baisse de la prévalence du diabète en comparant  des quartiers urbains à fort potentiel piétonnier et d’autres à potentiel plus faible. La Dre Gillian L. Booth et son équipe sont arrivées à ces résultats après 12 ans d’observation dans 8 777 communautés ontariennes.

L’incitation à la marche passe entre autres par une implantation judicieuse du bâtiment sur son site et une bonne insertion dans l’environnement. « Il est possible d’aménager des sentiers, des potagers ou encore un terrain de sport, énumère Sophie Paquin. C’est important de travailler les interfaces entre le bâtiment et la rue, puis entre le site et le quartier, pour s’assurer qu’elles soient favorables aux piétons. » Encore une fois, même si peu de recherches ont été publiées à ce sujet, Éric Robitaille estime que l’aménagement des abords des édifices est un pas dans la bonne direction. 

« Les architectes et les designers ne savent probablement pas à quel point ils contribuent à la santé de la population », croit Lucie Lapierre. Qu’ils suscitent le goût de bouger ou la paresse, leurs projets influent sans contredit sur le tour de taille de quelques générations d’utilisateurs.


 

 

Des crédits pour les certifications environnementales

Manitoba Hydro Place, Winnipeg, KPMB, Smith Carter et Transsolar, en consortium. Photo : Eduard Hueber

Le design actif contribue directement au développement durable, soutient Paul Dupas, coordonnateur de projets chez Écobâtiment. « L’implantation d’un bâtiment [sur son site] ainsi que son accessibilité en transport en commun et sa capacité d’accueillir des transports actifs vont beaucoup influencer les émissions de gaz à effet de serre. » Plusieurs certifications environnementales incluent donc des critères liés à ces éléments. « Les trois grandes certifications internationales pour bâtiments commerciaux – LEED, HQE et BREEAM – mettent l’accent sur l’analyse du site. »

En plus de l’accessibilité, elles comptabilisent les infrastructures tels les vestiaires et les supports à vélo. La certification HQE, qui englobe aussi ces aspects, y ajoute l’accès à des espaces extérieurs « pensés pour que les gens aient envie d’aller faire un tour dehors plutôt que de rester près de la machine à café », illustre-t-il.

Si l’aménagement intérieur demeure somme toute peu pris en compte pour l’instant, « les certifications évoluent », fait-il remarquer. La certification Living Building Challenge s’intéresse entre autres à la prédominance des escaliers. Et la plus récente version américaine de la certification LEED comprend des crédits-pilotes intitulés Design for active occupants, qui concernent par exemple l’aménagement  d'escaliers et de postes de travail actifs. Selon Paul Dupas, ces crédits seront « assurément bientôt adaptés » à la version canadienne.

Le U.S. Green Building Council, qui gère le programme LEED américain, a par ailleurs passé un accord avec la certification WELL Building Standard. Celle-ci consacre une catégorie de critères à la promotion de l’activité physique, dont la circulation intérieure active et les espaces réservés à la pratique d’activités physiques. « Pour l’instant, cette certification n’est offerte qu’aux États-Unis, mais elle ne devrait pas tarder à arriver au Canada », estime Paul Dupas.

Une certification semblable destinée exclusivement aux milieux de travail, Fitwel, sera quant à elle officiellement lancée en 2017 par le Center for Active Design de New York.