Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

ChroniqueCorps étrangers

Pierre Frisko* pfrisko@gmail.com

 

C’était une époque où on s’en donnait à cœur joie : on éventrait Montréal pour y faire courir le métro, des autoroutes en plein centre de la ville et des centres d’achat souterrains. À force d’éventrer, ça finissait par laisser des traces.

Le square Viger en était une.

Comme pour se faire pardonner d’avoir cédé la ville aux promoteurs et aux ingénieurs routiers, on a eu la bonne idée d’appeler les artistes en renfort pour mettre un peu de poésie sur cette plaie.

Mais on ne s’est pas contenté de leur demander de peindre ou de sculpter. On leur a confié l’aménagement d’un square, aux artistes.

N’allez pas croire que je n’aime pas les artistes. Mais ils sont artistes quand ils font de l’art, pas de l’aménagement urbain. Ni de l’architecture.

Ça nous a donné le square Viger tel qu’on le connaît. On peut l’aimer ou on peut le détester. Ce qui ne serait pas une raison pour le démolir (même si j’ai ouï-dire qu’en certaines contrées, t’as beau être une sculpture qui ne se prend pour rien d’autre qu’une sculpture, ça ne t’empêchera pas de te faire démolir sous le regard des caméras de télé).

Depuis que la Ville de Montréal a annoncé son projet de le démolir, on a entendu toutes sortes de raisons pour expliquer son échec au fil des ans : les bretelles d’autoroute qui le saucissonnent, les morceaux qu’on n’a pas terminés comme prévu, le manque d’animation du quartier.

Reste qu’on a demandé à des artistes de faire une place publique.

Ils ont fait une œuvre d’art.

•••

Il m’arrive parfois de me donner beaucoup de mal pour aller visiter des œuvres de starchitectes. Il y a une dizaine d’années, pour aller de Madrid à Barcelone, j’avais fait un croche par Bilbao. Détour d’environ huit heures de train, agrémenté d’une nuit à la belle étoile parce qu’il ne restait pas une chambre de libre dans la ville. Quand on est prévoyant... Ça m’a laissé tout le loisir d’explorer les abords du Guggenheim en long et en large sous la fine pluie qui jetait un voile brumeux sur l’œuvre. Une nuit entière pour en apprécier les qualités sculpturales avant de pouvoir constater, avec les premiers visiteurs du matin, qu’il s’agissait aussi, et d’abord, d’un musée.

Satisfait, mais odorant, je me suis dirigé vers l’auberge de jeunesse où, en échange d’un euro, on m’a offert une serviette et la permission d’utiliser les douches. Une expérience qui aurait pu bien mal tourner : en sortant de la douche, après y avoir déambulé dans le plus simple appareil, je me suis aperçu m’être trompé de local.

J’ai un peu blêmi en imaginant les manchettes : « Un touriste sans-abri s’exhibe dans les douches des femmes. »

À Porto, en comparaison, ç’a été bien plus facile d’entrer en contact avec le travail de Rem Koolhaas. J’ai sauté dans le métro direction Casa da musica, la station qui porte le nom de l’œuvre. À la sortie de la station, les indications pour la rue du 5 Octobre (paraît que ce fut une bien grosse journée là-bas) m’ont entraîné dans un affreux dédale de couloirs bordés de locaux commerciaux semi-abandonnés. J’ai eu la chance d’y croiser une voyante qui, à ma grande surprise, ne voyait pas venir la fermeture imminente de son commerce.

En sortant, j’ai jeté un œil à droite et à gauche, et là, pas de risque de me tromper : l’œuvre s’affiche avec arrogance, plantée là comme un météorite, ressemblant vaguement à un vaisseau spatial avec une porte-escalier prête à accueillir Raël et ses acolytes pour aller créer une nouvelle humanité en laboratoire.

Tout autour, un grand espace fait la joie de quelques skaters et de deux ou trois cyclistes casse-cou. Et le dialogue avec le quartier se résume à peu près à ceci :

— ?
— #@%!!!

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Petite radio de début d’après-midi en plein été, alors je devais me farcir des reprises : pendant deux mois, la radio d’État semble à peine faire semblant d’exister en s’imaginant que tous ses auditeurs sont partis en vacances et ne s’en rendront pas compte.

Un architecte expliquait à l’animateur qu’en enseignant des notions d’architecture au grand public, on l’aiderait à faire la différence entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.

J’ai enfourché mon vélo, longé le fleuve jusqu’au canal de Lachine et, pour revenir, j’ai bifurqué vers la rue Saint-Rémi, ce qui m’a mené tout droit au CUSM. Devant moi, et au-dessus de ma tête, sept étages de garage. En sous-sol, si vous avez bien suivi.

J’en ai fait le tour pour me retrouver devant l’entrée principale. 

Je me suis assis sur un banc, perplexe : elle est où, déjà, la différence entre ce qu’il faut faire
et ce qu’il ne faut pas faire?

 

*Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l’OAQ. Ils n’engagent que son auteur.

Photo en-tête: Musée Guggenheim de Bilbao © FMGB Guggenheim Bilbao Museoa, 2009