Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

Commande publiqueSuivre les consignes

École secondaire du Versant, Gatineau, Consortium Carrier / Savard / Bisson architectes. Photo : David Giral


Plus de 15 milliards de dollars seront investis dans les écoles, cégeps et universités québécoises d’ici 2025, ce qui représente plus de 17 % des investissements totaux dans les infrastructures. Des architectes obtiendront bien sûr une part du gâteau, pourvu qu’ils entrent dans le moule !

Hélène Lefranc

 

Sélection des professionnels

Réponse à Infoman

« Pourquoi nos écoles sont laides ? S’il y a quelque chose que le Québec est capable de faire en masse, c’est bien des écoles et des polyvalentes affreuses, du béton, de l’asphalte, zéro imagination et ben ben ben de la clôture Frost. Pourquoi on demande pas à des jeunes architectes de nous dessiner de belles écoles ? » demandait Jean-René Dufort, alias Infoman, en novembre 2014. L’architecte Pierre Thibault répondait devant la caméra que « pour faire une école, il faut déjà en avoir fait une ». Les règles du ministère de l’Éducation sont ainsi faites. Pour cette raison, disait-il, il est lui-même exclu de ce pan de la commande publique.

C’est aussi le cas de la firme Rayside Labossière, et ce, même si elle a été durant quatre ans fournisseur de la Commission scolaire de Montréal pour les projets sous le seuil de 50 000 $, et même si l’un de ses associés, Ron Rayside, a participé en 2013 à une réflexion citoyenne visant à réinventer l’architecture scolaire. « Dans le cas des petits projets, une expérience d’entretien dans le privé ou le public suffit, explique Antonin Labossière. Par contre, dans l’appel d’offres d’un projet majeur, ce qui compte, c’est d’avoir fait d’autres écoles. Les bureaux établis trou-vent normal que les compétences et l’expérience soient reconnues, et c’est logique, mais du même coup, le marché devient une chasse gardée et on ne réinvente jamais la recette. »

Pour l’heure, six ou sept bureaux se partagent ce marché, bien que les donneurs d’ouvrage reçoivent parfois près de 30 soumissions.

Avoir une expérience est une chose, mais encore faut-il la garder à jour, précise Jonathan Bisson, de Bisson et associés. C’est en reprenant la firme de son père qu’il a pu accéder au marché scolaire et participer à la construction de quatre écoles, dont la Grande-Hermine à Québec (voir « Première de classe »). Mais depuis, ce bâtiment a beau être encensé, l’architecte n’a jamais réussi à décrocher un autre mandat de construction d’école malgré ses nombreuses soumissions. Entre-temps, son expérience atteindra bientôt sa date d’expiration car, après 2016, un contrat obtenu en 2006 ne sera plus considéré. 

 

Obtention de contrats

Persévérance scolaire

Accéder à ce marché n’est pas pour autant impossible, mais il faut y mettre l’énergie. L’architecte Héloïse Thibodeau, qui a conçu quatre écoles et en a agrandi une quinzaine, a mis six ans pour se faire connaître. Elle a d’abord obtenu des projets de maintien d’actif, puis un gymnase (1 M$) et des agrandissements d’environ 4 M$, et elle a dû s’allier avec un confrère plus expérimenté, Vincent Leclerc, pour décrocher ses premiers contrats d’importance. « Quand tu déposes des offres pendant des années, ça finit par payer, raconte-t-elle. Mais je comprends les architectes qui chialent; moi-même, je ne peux pas décrocher un agrandissement d’hôpital. Faire une école n’est pas si compliqué mais, dans le public, c’est le CV le plus garni qui compte. » Résultat : de grands consortiums (parfois jusqu’à quatre firmes) se forment pour répondre aux appels d’offres, espérant étoffer leur candidature. « Ça n’a pas de sens », reconnaît-elle. 

Jonathan Bisson, lui, rêve du jour où les appels d’offres ne demanderont plus seulement « Combien d’écoles avez-vous réalisées ? », mais aussi « Quelle est votre vision de l’école d’aujourd’hui et de celle de demain ? »

École primaire René-Guénette, Montréal-Nord, Héloïse Thibodeau architecte. Photo : Stéphane Brügger

Encadrement du design

Demandez le programme !

Devenus la marque de commerce du ministère de l’Éducation, les programmes calculés au mètre près freinent l’élan de bien des architectes (voir « Conseils d’orientation »). Il faut cependant se rappeler qu’avant l’entrée en vigueur de la Loi sur les contrats des organismes publics (LCOP), en 2008, la commande publique en éducation n’était pas uniforme sur le territoire québécois. « L’objectif du cadre plus rigide qui est appliqué est d’augmenter la transparence et l’équité, en évitant la collusion et les abus », rappelle Stéphane Lépine, avocat expert de la commande publique pour les milieux de l’éducation et de la santé au sein du bureau Therrien Couture et enseignant à l’Université de Sherbrooke.

Mais en ne considérant ainsi que l’aspect budgétaire et les normes de surface, les autorités se privent d’idées novatrices quand vient le temps de construire de nouvelles écoles, admet-il. « Malheureusement, cet encadrement manque de souplesse en ne tenant pas toujours compte des besoins particuliers d’un milieu. Les gestionnaires du réseau ne semblent pas tentés d’élargir leur marge de manœuvre. Ils sont conservateurs, car ils se sentent sous surveillance. »

Ainsi, de nombreuses commissions scolaires semblent surtout se soucier de gérer le manque d’espace, l’échéancier et les budgets. « S’il y a une vision, elle s’exprime du bout des lèvres. On ne réfléchit pas sur la façon d’apprendre, les difficultés en milieu défavorisé ou encore, l’échelle des enfants, juge durement Jonathan Bisson. Un milieu de vie inspirant devrait pourtant être en haut de la liste des exigences. »

Au bout du comte, ce sont les usagers qui écopent, renchérit Stéphane Lépine. « Étant moi-même enseignant, je suis parfois gêné du design des locaux. Pourtant, on en passe du temps à l’école, du primaire à l’université ! »

À la décharge des commissions scolaires, tous les intervenants interviewés pour cet article reconnaissent qu’elles manquent de temps et de ressources. Par ailleurs, plutôt que de les obliger à faire mieux, par exemple en adaptant leurs locaux aux besoins spécifiques du milieu, le ministère de l’Éducation a tendance à bloquer leurs demandes lorsqu’elles veulent faire les choses différemment, que ce soit agrandir certains espaces, préserver des éléments patrimoniaux ou écologiser le bâtiment au-delà des normes.

Diverses solutions pourraient faire entrer un peu d’air frais. Jonathan Bisson plaide pour l’embauche d’experts externes pour assister la maîtrise d’ouvrage. Heloïse Thibodeau trouverait pour sa part idéal que les écoles fassent l’objet de concours d’architecture : « Ça, ce serait merveilleux, plein de nouvelles idées sortiraient », croit-elle. Jonathan Bisson est toutefois sceptique en ce qui a trait aux concours, car ils nécessitent de bons programmes et une bonne définition des besoins, ce que ces clients n’ont pas les moyens de faire. « On devrait plutôt privilégier une conception intégrée — construction alliant architecte, ingénieur et entrepreneur. On leur demanderait de plancher sur des concepts, et la sélection s’effectuerait au meilleur coût tout en accordant une grande pondération à la qualité. »

Autant d’idées qui permettraient aux nouvelles écoles de viser le niveau « enrichi ».

 

 

École primaire de la Chantignole, Bromont, Héloïse Thibodeau architecte et Goyette Architecte en consortium. Photo : Stéphane Brügger

Surveillance des travaux

Attention au plus bas soumissionnaire

La construction d’écoles ne fait pas exception : quand vient le temps de sélectionner les entrepreneurs, on applique la règle du plus bas soumissionnaire. Et tant pis si elle ne garantit pas la meilleure qualité d’exécution. Heureusement, la surveillance de chantier fait partie du mandat des concepteurs même si, là aussi, on cherche à économiser en préférant la surveillance simple à la surveillance accrue ou continue, plus coûteuse.

En raison des responsabilités associées, les architectes interviewés disent exercer une surveillance serrée : « On n’a pas le choix de bien faire, affirme Héloïse Thibodeau. On ne fait jamais de profit avec la surveillance de travaux, mais on réussit à faire un suivi sérieux. Nous n’avons jamais senti avoir affaire à un entrepreneur incompétent, mais on a toujours peur de s’en faire passer une vite. »

Pas surprenant : le plus bas soumissionnaire est toujours susceptible de vouloir se rattraper. « Même dans les cas où l’on sait qu’ils perdent de l’argent, car ils ont soumissionné bien en dessous de nos estimations, on ne peut pas dire oui aux extras. » D’où la nécessité pour les professionnels de bien spécifier la qualité recherchée au moment de l’appel d’offres et de redoubler de vigilance sur le chantier.

 

Agrandissement du Centre de formation professionnelle Gabriel-Rousseau, Saint-Romuald (Chaudière-Appalaches), Anne Carrier, Poulin architectes (ONICO). Photo : Benoît Lafrance

Bâtiment vert

Élève appliqué

Pour le moment, au Québec, un seul bâtiment scolaire bénéficie d’une certification verte, et son inauguration remonte à 2008. Mais il aura bientôt de la compagnie. Cinq écoles primaires et un établissement secondaire sont actuellement en processus de certification LEED. Autre signe encourageant, les concepteurs s’accordent pour dire que leurs clients sont réceptifs à la construction durable : ils énoncent même des exigences en ce sens, qu’une certification soit recherchée ou non.

« J’ai l’impression que l’innovation n’est jamais la priorité des commissions scolaires, sauf en ce qui concerne les dépenses énergétiques », relate Jonathan Bisson. Ainsi, la géothermie est pratiquement un standard du ministère de l’Éducation, tout comme l’éclairage DEL. On porte aussi une attention particulière à l’isolation et aux choix des fenêtres, ainsi qu’à la durabilité des matériaux. Il faut dire qu’il est aisé d’établir la rentabilité de ces dépenses : il suffit de les associer à la diminution subséquente des factures d’électricité ou d’entretien. C’est évidemment moins le cas pour ce qui est de la qualité des espaces ou la créativité du design : l’expérience des usagers n’entre pas dans les grilles de calcul.

La Commission scolaire Marie-Victorin a déjà songé à obtenir des certifications, mais elle a été refroidie par les coûts et les délais associés. Ce qui ne l’empêche pas d’agir de façon volontaire pour améliorer sa performance énergétique. Elle dispose de sa propre équipe pour la conception, l’entretien et la réparation de tous les systèmes mécaniques. L’ingénieur et le technicien contrôlent de façon centralisée, depuis la salle mécanique de l’école, la température de chacun des locaux. « C’est plus efficace et on peut intervenir à toute heure sans déranger la classe », explique Éric Lafrance. Comme quoi il arrive qu’on pense au confort des élèves dans leurs apprentissages.