Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

École d’architecture de l’Université LaurentienneRetrouver le nord


Pour la première fois depuis 45 ans, une nouvelle école d’architecture voit le jour au Canada. L’établissement a pignon sur rue à Sudbury, et la municipalité y voit une rare occasion de relancer son centre-ville tout en donnant ses lettres de noblesse à l’architecture nordique.

Pascale Guéricolas

 

Les concepteurs de bâtiments qui abritent des pouponnières d’architectes ont souvent tendance à affirmer haut et fort leur vision du bâti. On peut penser au très controversé Gund Hall de l’Université Harvard, conçu à la fin des années 1960 par l’architecte John Andrews, que certains qualifient d’objet volant non identifié, ou à la forteresse brutaliste de Paul Rudolph, construite à la même époque, qui abrite l’École d’architecture et d’art de l’Université Yale dans le Connecticut. 

Rien à voir avec la volonté de l’architecte David Warne et de sa collègue Janna Levitt, du cabinet LGA de Toronto, qui ont reçu à la suite d’un concours le mandat de l’Université Laurentienne de concevoir une telle école à Sudbury, 400 km au nord de la Ville reine. « Je n’ai pas envie d’imposer ma vision du design à la nouvelle génération, confie David Warne. Dans ce projet, nous voulions nous mettre à l’écoute des besoins de la communauté et concevoir un ensemble caractéristique de l’architecture nordique et des changements climatiques. » Ces aspects correspondent aux valeurs de la nouvelle école, en partie francophone, qui axe sa formation sur les pratiques de conception durable et de design intégrant l’environnement naturel.

Pour comprendre les attentes envers ce nouvel ensemble, les architectes ont eu de nombreuses rencontres, de 2011 à 2012, avec tout un éventail de parties prenantes : membres des Premières nations, de la communauté francophone et de la communauté universitaire, autorités municipales et représentants des gouvernements provincial et fédéral. Ce n’est que par la suite que les concepts architecturaux ont pris leur envol. Un ancrage local essentiel, car le projet totalisant 42 M$, dans lequel le Grand Sudbury a déjà investi 10 M$, ne se résume pas à une simple école à remplir de 400 futurs architectes.

Situé le long d’une artère principale, le nouvel établissement fait partie du plan de relance du centre-ville de cette municipalité des 160 000 habitants établie dans le cœur minier de l’Ontario. « Comme dans d’autres villes universitaires, l’arrivée de plusieurs centaines d’étudiants va contribuer à revitaliser les commerces autour, fait valoir Ed Landry, le planificateur principal de Sudbury. D’autant plus que notre plan directeur prévoit le déménagement de la bibliothèque centrale non loin de là et d’une place des arts pour différents organismes culturels et communautaires. » 

 

 

École d’architecture de l’Université Laurentienne, Sudbury, LGA Architectural Partners. Illustration : LGA Architectural Partners

Carrefour temporel

Le projet se divise en deux grandes phases : la construction de deux nouveaux bâtiments, devant être livrés en janvier 2016, et la reconversion de deux bâtiments centenaires, que l’école occupe depuis 2013. Dans une ville considérée comme un carrefour ferroviaire dans la région, ces derniers ont déjà valeur de symbole. L’un abritait autrefois des ateliers de réparation de wagons et locomotives; il est désormais utilisé par les étudiants pour la construction de maquettes et pour loger l’imprimante 3D. L’autre, l’ancien bureau du Télégraphe, constitue pour sa part la partie administrative.

LGA a tenté autant que possible de préserver la richesse patrimoniale de ces bâtiments. « Il est important pour des étudiants en architecture de comprendre de quelle façon on bâtissait il y a un siècle », note David Warne. Les architectes ont donc conservé les façades en brique, caractéristiques de ce genre de bâtiment construit par le Canadien Pacifique, ainsi que plusieurs détails d’architecture, qu’il s’agisse des grandes fenêtres bordées de pierre ou du vaste escalier en chêne.

Quant à la nouvelle partie, elle s’imbrique à la structure ancienne de manière à créer une cour intérieure dont l’orientation vers le sud contribue à un microclimat très apprécié. LGA a d’ailleurs beaucoup réfléchi à l’implantation des deux nouveaux bâtiments sur le site. Le but : limiter le plus possible les déperditions d’énergie en hiver, quand les vents du nord et de l’ouest soufflent au maximum, tout en tirant parti de la chaleur solaire grâce aux fenêtres de la façade sud, adaptées aux rayons plutôt bas qui caractérisent la saison froide. « Dans le sud de l’Ontario, nous cherchons surtout à nous protéger d’une forte lumière naturelle, mais au nord, on veut plutôt en profiter », précise David Warne.

Sur la façade nord du nouveau bâtiment principal, une structure d’acier supporte des panneaux prémontés en céramique bleue, ainsi qu’un triple vitrage avec un taux d’isolation d’environ R6. Terrance Galvin, directeur de l’École d’architecture, apprécie beaucoup ce mur-rideau imaginé par LGA. « C’est sûr que ce genre de verre revient plus cher qu’un double vitrage ordinaire, mais ce système permet à la fois de conserver la chaleur à certains moments et de s’en protéger à d’autres. » Dans le même souci d’efficacité énergétique, ajoute-t-il, un système de ventilation et des détecteurs de chaleur corporelle installés dans les plafonds et les planchers permettent au bâtiment de s’adapter à l’occupation humaine et, donc, de réduire le recours à la climatisation.

 

L’arrivée du lamellé-croisé

Conscient de bâtir dans une région-ressource où le bois a joué un rôle économique primordial, LGA a eu recours, pour le nouveau bâtiment secondaire, à des panneaux de bois lamellé-croisé, une quasi-première en Ontario.

Vues de loin, ces lignes verticales régulières rappellent les troncs serrés des épinettes noires très présentes dans la région. Si cette technologie a déjà été utilisée pour bâtir la structure du centre sportif Bois-de-Boulogne à Laval ou celle de l’immeuble Fondaction à Québec, elle était interdite jusqu’en septembre dernier chez nos voisins ontariens pour des constructions qui excédaient deux étages.

Solide, durable et renouvelable, ce matériau facile d’utilisation enthousiasme David Warne : « C’est fantastique, spectaculaire, dit-il, un grand sourire dans la voix. Comme les panneaux sont prédécoupés par ordinateur et prémanufacturés avec des écrous, on gagne beaucoup de temps au moment de la pose. » L’architecte imagine déjà d’autres applications possibles dans les communautés du nord de sa province, où le prêt-à-assembler pourrait permettre de compenser la brièveté de la saison de construction. 

 

 

Bâtiment didactique

Ce genre de préoccupation va comme un gant à l’École d’architecture de l’Université Laurentienne, qui cherche à former des praticiens conscients du milieu nordique où ils vivent. « Nos bâtiments ressemblent à des manuels de cours, fait remarquer le directeur Terrance Galvin. En les observant, les étudiants peuvent apprendre beaucoup sur la construction. » Issus d’une génération qui devra vivre avec les changements climatiques, les élèves auront accès, par exemple, à de grands écrans les informant en tout temps de données habituellement cachées telles que la consommation d’électricité de l’école ou encore son utilisation de l’énergie passive du sol.

Principaux usagers de ce mini-campus, quelque 200 étudiants peuvent déjà s’approprier les locaux de l’ancienne partie et les moduler selon leurs besoins. Non seulement les architectes n’ont pas imposé de cloisons fixes dans le lieu consacré aux ateliers, mais les planchers peuvent être déplacés dans cet espace de quatre étages aux allures de studio, histoire de mieux s’ajuster aux projets des uns et des autres.

On a aussi mis l’accent sur le caractère intimiste des lieux, où il est possible de tenir une conférence devant un public réduit ou encore de discuter autour d’un feu.

Enfin, LGA a accordé un soin particulier à l’architecture de paysage, en consultant des experts sur le type de végétaux à planter dans la cour intérieure et sur le toit vert. Aux côtés des traditionnelles trois sœurs – haricots grimpants, courges et maïs –, legs des Autochtones, s’ajoutent des espèces végétales plus méridionales, de plus en plus présentes dans la région à cause du réchauffement climatique. Une autre façon pour cette école à 100 % nordique de coller à la réalité de son époque...