Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

Écoles et développement immobilierOublier son devoir

École primaire Sølvgade, Copenhague, Danemark, C.F. Møller. Photo : Adam Mørk


Densifier les villes en construisant des condos, c’est bien beau. Mais si les écoles ne suivent pas, les familles qui s’y établissent ne sont pas plus avancées.

Corinne Fréchette-Lessard

 

Ces temps-ci, l’enseignante au secondaire Isabelle Roy compte des élèves. Pas ceux de sa classe, ceux de son quartier, Griffintown. « Avec les trois grosses garderies à distance de marche de chez moi et les nombreuses coopératives en construction, en partie réservées aux familles, le quartier devrait avoir environ 250 nouveaux enfants d’âge scolaire d’ici 2016 », calcule-t-elle.

Le hic ? Ce coin de l’arrondissement du Sud-Ouest de Montréal n’a pas d’école primaire. Et ce, même s’il connaît un boom immobilier sans précédent dans la métropole. Depuis la fin des années 2000, quelque 3500 logements y ont poussé et jusqu’à 11 500 autres pourraient s’ajouter dans les prochaines années. En décembre 2012, à l’occasion d’une vaste consultation publique sur le quartier, la Commission scolaire de Montréal (CSDM), Projet Montréal et plusieurs autres intervenants ont répété l’importance d’y construire une école pour en faire un milieu de vie propice aux familles. Mais aucun terrain n’a été réservé à cet effet.

Vrai, l’école de la Petite-Bourgogne, dans le quartier voisin, a encore une cinquantaine de places pour accueillir les enfants de Griffintown. Mais Isabelle Roy a peu d’espoir que ce soit toujours le cas quand ses propres petits – aujourd’hui âgés d’un et de deux ans – vivront leur première rentrée. Elle n’est pas seule. Plusieurs parents du coin prévoient déménager, selon elle. « C’est vraiment dommage de condamner un quartier à se passer de familles. L’école, ce n’est pas juste un lieu d’enseignement, c’est le cœur d’une communauté, comme l’église à une autre époque. »

Le cas de Griffintown est loin d’être isolé. Un peu partout dans la province, mais surtout à Montréal et dans les couronnes nord et sud, le scénario se répète. On construit – parfois des quartiers entiers – sans prévoir où les enfants iront à l’école. À qui la faute ?

 

 

École primaire Sølvgade, Copenhague, Danemark, C.F. Møller. Photo : Adam Mørk

Lourde bureaucratie

La planification d’une école n’est pas une mince affaire. Le ministère de l’Éducation fournit d’abord des données démographiques aux commissions scolaires, qui sont responsables d’évaluer leurs besoins en établissements en fonction de l’évolution de la population. Si une commission estime qu’un agrandissement ou une nouvelle construction est nécessaire pour desservir un quartier, elle doit démontrer au ministère que les écoles avoisinantes sont pleines et que l’achalandage continuera d’augmenter pendant un certain nombre d’années. Le gouvernement accorde – ou n’accorde pas – les sous en fonction des priorités et de son budget (et de considérations électoralistes, diront certains).

La commission scolaire doit ensuite trouver un terrain où ériger le bâtiment qui correspond aux normes du ministère. Et c’est là que le bât blesse. Car le gouvernement a beau financer la construction, il ne donne pas un cent pour l’achat du terrain. Et comme les commissions scolaires n’ont pas les poches assez pleines pour casquer, elles doivent se rabattre sur des terrains qui peuvent leur être cédés, par la municipalité ou une autre institution publique. En échange d’une parcelle d’un parc ou du terrain d’un cégep, par exemple, la commission scolaire peut offrir l’accès aux citoyens à ses installations, comme son gymnase.

Idéalement, la municipalité prévient la commission scolaire des développements immobiliers dans ses cartons et fournit un lot pour une école (et les autres services comme un centre de la petite enfance). 

C’est ce qui s’est produit récemment dans la MRC de Vaudreuil-Soulanges (en Montérégie), qui connaît l’un des plus gros boums démographiques de la province. Entre 2001 et 2011, le secteur a gagné pas moins de 30 000 habitants. Pour la Commission scolaire des Trois-Lacs, cet afflux de nouveaux résidents s’est traduit depuis 2011 par deux agrandissements et quatre nouvelles écoles primaires. En mars dernier, les élus du coin étaient réunis pour la traditionnelle pelletée de terre signalant l’ouverture du chantier d’une école à Saint-Lazare. « La Ville savait qu’avec les projets immobiliers sur son territoire, il faudrait une école alors elle nous a cédé un terrain », raconte Colette Frappier, responsable des communications à la commission scolaire. Quelque 500 élèves y sont attendus dès la rentrée 2016.

 

 

Tidemill Academy et centre communautaire de Deptford (école, bibliothèque, centre de formation communautaire, ateliers, logements abordables), Londres, Pollard Thomas Edwards Architects. Photo : Robert Greshoff Photography, ArcEye

Localisation, localisation, localisation

Ce n’est pas toujours aussi simple. Parlez-en à Diane Lamarche-Venne. « Quand je vois une affiche de construction immobilière, ça me donne des boutons », fulmine la présidente de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB). Trop souvent, c’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’un nouveau projet en chantier sur son territoire, qui comprend 7 arrondissements et 13 villes défusionnées de l’ouest de l’île de Montréal. « Ça fait 20 maires, 20 directeurs généraux, 20 directions de l’urbanisme... et ils m’oublient pas mal tous dans leur planification ! » lance-t-elle.

Au cours des dernières années, le territoire de cette commission scolaire s’est beaucoup densifié et ses écoles, comme la plupart de celles à Montréal, débordent. Et contrairement à la CSDM, la CSMB n’a pas d’actifs excédentaires – d’anciennes écoles qui abritent d’autres organismes, mais qui pourraient reprendre leur vocation éducative au besoin. Pour répondre à la demande, elle doit construire.

Mais la recherche de terrains est devenue un casse-tête. Les lots vacants se font rares et valent de plus en plus cher. Et pour éviter la dilapidation de son patrimoine immobilier, Montréal ne cède plus de terrains sous leur valeur marchande. Par courriel, la Ville reconnaît la « difficile situation » à laquelle les commissions scolaires sont confrontées et assure collaborer avec elles. Diane Lamarche-Venne apporte un autre son de cloche : « Les villes ont plus d’intérêt à vendre à un promoteur qui va rapporter des revenus en construisant des condos. »

Pour compliquer la donne, certains riverains contestent le choix d’un emplacement à cause d’« inconvénients » comme la circulation des autobus scolaires ou le bruit des enfants qui jouent. D’autres se braquent à l’idée que l’on empiète sur un espace vert comme à L’Île-des-Sœurs, où, en 2011, des citoyens ont bloqué la construction d’une école dans un parc, retardant le projet de plusieurs années. 

Résultat : même si la CSMB a les fonds pour construire deux écoles – à Pierrefonds et à LaSalle –, ses projets sont ralentis par la recherche de terrains. Dans le cas de LaSalle, les négociations avec l’administration municipale sont en cours depuis près d’un an. Dans celui de Pierrefonds, une entente avec un promoteur vient de mettre fin à six mois d’incertitude. Mais en attendant, les enfants sont contraints d’aller en classe dans des roulottes ou à l’école du quartier voisin. « C’est pathétique, lâche Diane Lamarche-Venne. Les enfants ont le droit d’aller à l’école à pied, d’avoir un environnement agréable et des amis dans le voisinage. »

 

 

«Urbanisme mou»

Il faut dire que le problème est relativement nouveau. « Avant, on démolissait une station-service dans le Plateau-Mont-Royal pour faire 15 condos. Aujourd’hui, on en construit des milliers d’un coup. On apprend à composer avec ce nouveau genre de développement immobilier », admet Alain Perron, responsable des relations de presse à
la CSDM.

Les comportements de la population sont aussi difficiles à prévoir. « Personne n’a vu venir le petit bébé-boum qu’on connaît actuellement. Et qui peut expliquer pourquoi et pour combien de temps un quartier devient à la mode ? Il y a 20 ans, peu de gens auraient prédit la folie furieuse qu’on observe aujourd’hui dans Rosemont », croit Gérard Beaudet, professeur à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal.

Reste qu’à ses yeux, les municipalités pratiquent un « urbanisme mou ». Pour régler le problème, des politiques plus musclées s’imposent. « Un plan d’urbanisme pourrait obligatoirement comprendre un volet de localisation des équipements collectifs et l’acquisition de terrains », avance-t-il.

À la Ville de Montréal, on aimerait que le gouvernement consente des sommes pour l’achat de terrains. Les normes de construction du ministère de l’Éducation (voir « Conseils d’orientation », p. 40) gagneraient aussi à être adaptées, selon Diane Lamarche-Venne. « Le ministère a évolué sur ce plan depuis quelques années, mais il reste du chemin à faire. Par exemple, en zone très urbaine, on pourrait permettre la construction d’une école plus petite, mais plus haute. » Un style qui se fondrait bien avec les tours d’habitation
de Griffintown !

 



Ces écoles qui ferment

Alors que des écoles débordent d’autres ferment, surtout en région. Explications.

La Commission scolaire de Montréal a fermé ou condamné 161 écoles au tournant des années 1980. Au grand plaisir des promoteurs de condos, dans certains cas. Mais cette époque est bel et bien révolue.

Aujourd’hui, le nombre d’élèves est en hausse dans presque tous les quartiers. Ainsi, à l’exception d’une poignée d’établissements fermés à cause de la présence de moisissures, il faut revenir 10 ans en arrière pour trouver les dernières fermetures en bonne et due forme – à Rivière-des-Prairies et à Rosemont. La situation diffère un peu dans le réseau anglophone de la métropole, qui rétrécit depuis l’adoption de la loi 101 dans les années 1970. Trois écoles de la Commission scolaire English-Montreal ont fermé en 2012.

Mais c’est surtout en région que les fermetures d’écoles frappent. À Rouyn-Noranda, par exemple, deux écoles primaires ont cessé leurs activités en 2014, après que le nombre d’élèves les fréquentant a diminué de moitié en 10 ans. Ce scénario se répète un peu partout, de la Gaspésie à l’Estrie, en passant par le Lac-Saint-Jean.

Que se passe-t-il quand une école ferme ? « D’abord, la commission scolaire doit démontrer au ministère de l’Éducation que le bâtiment lui sera inutile pour les cinq prochaines années afin de le déclarer “excédentaire” », explique Édith-Martine Lapierre, directrice des ressources matérielles de la Commission scolaire de Rouyn-Noranda. Ensuite, elle l’offre aux organismes publics, aux établissements d’enseignement et aux autres commissions scolaires du coin. Si personne n’est intéressé, la Société québécoise des infrastructures entre en scène pour déterminer la valeur marchande de l’immeuble et coordonner sa vente par appel d’offres public. N’importe qui peut alors s’en porter acquéreur.

 



Pendant ce temps, à Québec…

Le problème du manque d’espace pour les établissements scolaires se pose moins à Québec, sans doute parce que les écoles du centre-ville – où les terrains se font plus rares – sont loin d’être pleines. Même si la clientèle de la Commission scolaire de la Capitale est en hausse partout sur son territoire, c’est en périphérie qu’elle doit sortir pelles et marteaux. Ainsi, trois établissements primaires ont récemment été agrandis dans les secteurs Saint-Émile, Lebourgneuf et Saint-Gabriel-de-Valcartier. Deux autres agrandissements sont prévus l’an prochain. Une nouvelle école a aussi vu le jour à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. «On a eu une bonne collaboration avec la Ville, qui nous a cédé un terrain», explique Marie-Élaine Dion, conseillère en communication. Elle présume que ce scénario sans anicroche se répétera si le ministère finance une nouvelle école à Val-Bélair, comme la commission scolaire en a fait la demande.