Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

Les concours d’architecture en EuropeCas d'école


Lorsqu’il s’agit de construire des écoles, tous les pays n’ont pas le même degré d’ouverture face aux concours d’architecture. Survol des cas de la Suisse, de la France et de la Belgique : le Québec peut prendre des notes.

Leslie Doumerc

 

Pour admirer l’une des plus belles vues panoramiques de Zurich, il faut grimper dans le gymnase de l’école Leutschenbach ! Celui-ci trône au sommet d’un grand parallélépipède de 30 m de haut sur 50 m de large dont la charpente métallique apparente repose sur 6 trépieds. Dans l’idée de préserver un maximum d’espace libre sur le site, l’architecte suisse Christian Kerez a réduit l’emprise au sol du bâtiment à sa plus simple expression. Plutôt que de répartir les éléments du programme en blocs successifs, il les a organisés à l’intérieur d’une même forme, comme dans un couteau suisse ! Les espaces communs sont distribués par deux grands escaliers au centre de l’école, tandis que les salles de classe sont nichées en périphérie derrière de grandes baies vitrées. Le bâtiment a d’ailleurs remporté le prix Daylight en 2012 pour la qualité d’utilisation de la lumière.

Cette œuvre novatrice résulte d’un concours d’architecture, une procédure obligatoire pour les collectivités publiques suisses depuis le début des années 1990. « La compétition est un garant de qualité : nous sommes sûrs de retenir la meilleure idée », dit Franziska Martin, chargée de communication auprès du service du bâtiment de la Ville de Zurich. Pour elle, l’effort financier, qui regroupe les coûts de la préparation du concours, du jury et les sommes versées aux participants, sont largement rentabilisés sur le long terme. En effet, la sélection s’effectue selon des critères déterminants, comme le haut degré de résistance à l’usure, ce qui permet des économies ultérieures. Preuve que la formule vaut le coût : même non contraintes, de plus en plus d’entreprises privées sont séduites par la possibilité de considérer différentes idées avant de se lancer.

Avec 250 concours organisés annuellement, cette mise en compétition est une tradition bien ancrée en Suisse, peu propice aux mandats directs. C’est même un des rares pays du monde à proposer des concours complètement ouverts, accessibles via le site simap.ch. Concrètement, tout architecte enregistré peut soumettre un projet moyennant environ 400 $ de frais d’inscription. Ensuite, un jury sélectionne les meilleurs concepts, pour lesquels des prix assez importants  – 15 000 à 30 000 $ – sont prévus.

Certes, cette ouverture fait peser une grande responsabilité sur le jury, reconnaît Bruno Marchand, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et très engagé dans l’organisation de concours. Mais l’exercice se révèle fructueux : « Les concours médiatisés changent le regard envers les architectes qui, autrement, ont tendance à passer pour des artistes un peu loufoques. C’est gratifiant de voir que les non-professionnels sont extrêmement surpris par la rigueur et l’objectivité du jury et des discussions, qui permettent d’aboutir à un bâtiment public qui profitera à tous. »

Celui qui enseigne à de futurs architectes y voit également pour eux une rampe de lancement. « Les concours leur permettent de se manifester en compensant leur manque d’expérience par un extraordinaire déploiement d’énergie. Leurs recherches assidues engendrent une certaine originalité, une qualité  nécessaire pour penser un lieu emblématique duquel on se souviendra toute sa vie. » 

 

 

Crèche à Sarreguemines, France, Paul Le Quernec et Michel Grasso architectes. Photo : Guillaume Duret

Géométrie variable

Arnaud Dambrine, architecte français qui a cofondé l’agence Oglo il y a quatre ans, regrette que les concours ouverts à tous soient boudés par son pays d’origine, plus friand des concours avec présélection. Ces derniers comportent deux jurys : un premier qui choisit, parmi quelque 200 dossiers de réalisations, de 3 à 5 équipes finalistes qui seront rémunérées pour produire une prestation, et un second qui désigne le lauréat. « Avec ce système, si on n’a jamais réalisé d’école, on a très peu de chances de passer le premier stade. »

Reste qu’en France, l’architecture scolaire est très valorisée. Bien dotés en budget, les concours de ces 10 dernières années ont accouché de projets qui résonnent comme des odes à l’audace. Par exemple, en banlieue parisienne, la nouvelle école primaire publique Sciences et Biodiversité de Boulogne-Billancourt, signée par Chartier Dalix architectes, comporte une enveloppe en béton qui intègre des rainures et des nichoirs pour favoriser l’implantation de végétaux et d’oiseaux. À Sarreguemines, près de la frontière allemande, la crèche La Bulle Enchantée imaginée par Paul Le Quernec et Michel Grasso, offre un environnement tout en rondeur, où les formes rassurantes, douces et organiques rappellent le cocon maternel.

Au final, tout est pensé pour donner à ceux qui traversent ces espaces le goût de se les approprier. « Plus le lieu est agréable, plus l’élève s’y sent bien et désire y passer du temps, y évoluer, et donc, mieux il travaille. Ce raisonnement est aussi valable pour les enseignants ! » remarque Camille Dubois, professeur de français dans un lycée de la banlieue parisienne situé en zone urbaine dite sensible. Les récents travaux de chercheurs de l’Université de Salford, en Grande-Bretagne, lui donnent raison. Ils ont pu démontrer que le respect de certaines qualités architecturales (circulation fluide, acoustique agréable, couleur des murs adaptée à l’usage de la pièce, orientation optimale de la bibliothèque ou de la cafétéria), de même qu’un soin particulier à l’aménagement des classes, exercent une influence positive sur les résultats scolaires (voir « Conseils d’orientation »).

Mais, comme s’il fallait changer une formule gagnante, un projet de loi visant à rendre les concours d’architecture facultatifs pour les commandes publiques a éclos en France au printemps dernier, provoquant un branle-bas de combat au sein de l’ensemble de la profession. Une mobilisation efficace puisque le gouvernement français a finalement fait machine arrière en se prononçant officiellement pour le maintien « sans ambiguïté » des concours d’architecture comme procédure obligatoire au-dessus des seuils européens de marchés publics. ‘

Sauvée, la formule du concours n’en reste pas moins mise en doute. On lui reproche notamment son diktat de l’apparence, qui fait en sorte que le jury juge avant tout une image, plutôt qu’un concept global, ce qui a tendance à favoriser les grands noms. Or, en matière de bâtiments scolaires, où la contrainte budgétaire prime toujours, l’architecture du vedettariat n’est pas la meilleure des avenues.

Dans ce sens, une autre méthode de sélection moins coûteuse, la procédure négociée avec publicité, attire les maîtres d’ouvrage français. Basée sur des esquisses préliminaires plutôt que sur des avant-projets, elle est déjà entrée dans les mœurs en Belgique. 

 

Re-création belge

Responsable de la Cellule architecture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Chantal Dassonville est catégorique : pour elle, les concours classiques imposent des contraintes peu propices à l’émergence de la qualité. « Nous ne croyons pas en la règle de l’anonymat (qui s’applique dès qu’il est question de concours au sens des Directives européennes sur les marchés publics de services). Déjà, elle est extrêmement difficile à maintenir tout au long de la procédure. Ensuite, il nous paraît incongru, voire absurde, de se lancer dans une collaboration sans avoir préalablement rencontré les concepteurs. Enfin, il est extrêmement frustrant pour ces derniers de ne pouvoir expliquer et défendre le cheminement de leur idée à l’oral. »

La restructuration du site de l’Athénée royal Riva Bella de Braine-l’Alleud, commune wallonne située à une vingtaine de kilomètres au sud de Bruxelles, est le résultat d’une procédure négociée avec publicité. Lors de l’appel à projets, le sort d’un bâtiment semi-préfabriqué, interdit d’utilisation depuis six ans car infesté d’amiante, est resté ouvert. On pouvait choisir de le réhabiliter sachant que ses 4500 m2 étaient un peu trop volumineux pour le programme, ou de le reconstruire en version plus compacte à un endroit stratégique du campus. Après rencontre et négociation, c’est finalement l’équipe de l’Atelier d’architecture Alain Richard qui a séduit le jury. Son concept proposait de désosser une partie du bâtiment existant pour y installer un préau intérieur, ce qui a permis d’affecter 500 m2 de surface excédentaire sans coûts excessifs, tout en économisant de la matière et en évitant la création de déchets.

« Pour que les candidatures soient comparables dans un concours classique, la conception de l’offre est toujours poussée un peu trop loin, ce qui empêche les architectes d’imaginer une réponse alternative. Or, si on paie des gens à l’extérieur, c’est bien pour avoir des idées. Donc, ne figeons pas les choses à l’avance, laissons les architectes venir avec leurs propres analyses, et discutons ! » clame Chantal Dassonville.

Hélas, reconnaît-elle, l’idée même de mise en concurrence passe mal dans un secteur scolaire belge assez conservateur. L’administration a beaucoup désinvesti dans les écoles ces 30 dernières années, jugeant qu’il s’agit de bâtiments simples qui ne demandent pas de créativité particulière – et donc pas d’honoraires d’architectes externes !

Pour contourner cette rigidité tout en tenant compte des réalités économiques, la Cellule a lancé un projet pilote de construction d’un modèle type d’école suffisamment souple pour être adapté à des besoins plus spécifiques. Dans le cadre d’une procédure négociée avec publicité, 10 équipes concurrentes cherchent aujourd’hui l’équation qui combinerait au mieux qualité architecturale, qualité énergétique, rapidité de construction et maîtrise des coûts.

Si l’une d’elles y parvient, le Québec devrait sûrement y regarder de près.

 

Je me souviens

En effet, il sera intéressant de comparer l’issue de la procédure belge avec un exercice similaire qui a déjà eu lieu chez nous. En 1964, en pleine Révolution tranquille, le gouvernement du Québec organisait un « concours provincial d’architecture pour les écoles primaires ». Mais le but recherché semblait moins de créer des milieux de vie attractifs que de réfléchir à des modèles reproductibles en série par une industrie de la construction en pleine industrialisation. C’est du moins ce que relate Jean-Pierre Chupin dans son article « Concourir à la qualité architecturale scolaire », paru dans une monographie de la Cellule architecture consacrée à l’Athénée royal Riva Bella.

Cet architecte, professeur et titulaire de la Chaire de recherche sur les concours et les pratiques contemporaines en architecture de l’Université de Montréal, rappelle par ailleurs que, durant les décennies qui ont suivi, le renouvellement accéléré des bâtiments scolaires au Canada s’est fait sous le signe de l’uniformisation et de la répétition, avec un recours fréquent au préfabriqué. D’ailleurs, écrit-il, « dans le contexte québécois, le mot “préfabriqué” est devenu synonyme d’édifice scolaire rébarbatif, contraignant et bruyant ».

Cette frilosité de nos milieux scolaires face à la créativité se reflète dans quelques statistiques : sur les 300 concours organisés au pays depuis 1945, seulement un dixième concerne les programmes liés à l’éducation. Pire : alors que 24 de ces projets avaient trait à des universités, seulement 6 touchaient des écoles primaires ou des collèges. Hélas, le rattrapage ne semble pas pour bientôt.