Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

Rachat de plansCopier sur son voisin

École primaire de l’Équinoxe, Laval, Héloïse Thibodeau architecte et Vincent Leclerc et associés architectes en consortium. Photo : Stéphane Brügger


Certaines écoles sont la reproduction à peine améliorée de projets précédents. Zoom sur une pratique controversée : le rachat de plans.

Hélène Lefranc

 

Le titre de l’avis d’appel d’intérêt de la Commission scolaire de Laval (CSDL) est explicite : « Acquisition de plans et devis pour la construction d’écoles primaires ». Le document précise plus loin : « La CSDL est intéressée à acquérir des plans et devis ayant déjà été utilisés dans le cadre d’un projet de construction d’école suite à un processus d’appel d’offres public. »

Cette commission scolaire est loin d’être la seule à procéder ainsi. Esquisses en a repéré au moins quatre autres, dont la Commission scolaire Marie-Victorin (CSMV) qui, elle, rachète des plans pour toutes ses nouvelles écoles primaires. Par exemple, la future école de Saint-Hubert sera une copie de celle inaugurée en janvier à Brossard, elle-même issue du rachat des plans d’une école de Laval. 

Les raisons invoquées pour racheter des plans et devis plutôt que de faire concevoir un bâtiment sont multiples; les inévitables coûts et délais sont du lot. « On épargne 400 000 $ par école, calcule d’emblée Éric Lafrance, directeur des ressources matérielles à la CSMV. On peut donc bonifier ailleurs, ce qui est appréciable. » En effet, le Tarif d’honoraires pour services professionnels fournis au gouvernement par des architectes, communément appelé le « décret », prévoit le rachat de plans pour le tiers du coût initial de conception.

 

 

École primaire de l’Équinoxe, Laval, Héloïse Thibodeau architecte et Vincent Leclerc et associés architectes en consortium. Photo : Stéphane Brügger

Corriger les erreurs

Renoncer à l’exclusivité permet aussi de gagner du temps. « Puisqu’on économise quatre mois de conception, on peut lancer des appels d’offres bien plus tôt que dans un projet où on partirait de zéro. Et il y a moins de retards sur le chantier, car les questions qui se sont posées sur le premier chantier ont déjà obtenu une réponse », reprend le gestionnaire. Autant d’arguments qui portent quand on est confronté à l’ajout de 500 à 600 élèves par an et à une logistique compliquée lorsqu’il faut utiliser des locaux provisoires et faire déménager les élèves en cours d’année. Certaines commissions scolaires y vont encore plus rondement et escamotent le processus d’appel d’offres, préférant négocier de gré à gré avec les concepteurs de précédentes écoles.

Autre avantage : comme le prototype a déjà été réalisé, les éventuels irritants de conception peuvent être corrigés. Qu’en est-il, par contre, de l’intégration au site et au milieu, l’un des fondements de l’architecture ? « On a beau acheter des plans, on regarde l’implantation, on s’adapte au site », assure Éric Lafrance. Richard Dubois, architecte à la commission scolaire, renchérit : « Pour une future école sur un ancien terrain de golf, des éléments en bois sont rajoutés afin qu’elle s’harmonise mieux au secteur boisé. » Par ailleurs, les comités consultatifs d’urbanisme réclament parfois des adaptations. D’autres éléments de design sont aussi ajustés selon les normes de la CSMV : positionnement des bureaux des professionnels, dimensions de la salle hébergeant les systèmes mécaniques, organisation des vestiaires, choix des couleurs ou meilleure qualité des matériaux.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un simple copier-coller, les concepteurs ne sont pas friands du rachat de plans, y compris ceux qui s’y prêtent, comme l’architecte Héloïse Thibodeau. « C’est désolant pour les architectes et les utilisateurs. On perd l’opportunité de créer un nouveau bâtiment avec une identité propre. L’intégration au milieu est affreuse, même si, reconnaît-elle, en banlieue ou sur un terrain vague, ça ne fait parfois pas une grande différence. » Mais, puisque cette demande existe, elle dépose tout de même des soumissions, en concurrence avec une dizaine de confrères, et se console comme elle peut : « Ça donne l’occasion d’améliorer notre modèle. C’est le seul avantage. »

 

L’angoisse de la rentrée

Pour en avoir souvent discuté avec eux, Héloïse Thibodeau dit comprendre la motivation des donneurs d’ouvrage : « C’est stressant pour les gestionnaires. En plus de devoir contrôler précisément les budgets, ils doivent faire en sorte que les locaux soient prêts pour la rentrée. Dans ce contexte, ça leur apparaît comme une solution d’avoir seulement un ou deux mois d’ajustement de plans et un an de construction. » Elle reconnaît qu’en plus, cette façon de faire réduit l’incertitude. « La direction et les professeurs peuvent visiter leur école d’avance, ce qui est utile puisque tout le monde n’est pas capable de s’imaginer un espace à partir de plans. C’est comme pouvoir essayer une voiture avant de l’acheter ! » Mi-amère, mi-fataliste, elle espère toutefois que la pratique ne se généralisera pas à toutes les commissions scolaires.

Et les clients qui avaient commandé les documents originaux ? Ils ne font aucune difficulté à autoriser la reprise. « C’est un honneur pour eux d’avoir été les premiers et de servir de modèle », raconte Héloïse Thibodeau, qui admet que l’architecte aussi est fier si son plan est choisi. Car, paradoxalement, c’est un des rares cas dans la commande publique où le concept entre en ligne de compte dans la sélection des professionnels. En parallèle – bien entendu – avec l’expérience de la firme et le respect du budget lors du projet initial. La commission scolaire évalue également les soumissions selon l’implantation du modèle existant proposée sur le nouveau terrain, en tenant compte notamment de l’ensoleillement et des questions de sécurité de circulation : autobus, stationnement, etc.

Si certaines commissions scolaires n’hésitent pas à racheter des plans et devis en tout temps, y compris lors d’agrandissements, la CSMV n’en fait pas un credo immuable. L’agrandissement de l’école des Saint-Anges, à Saint-Lambert, a pu bénéficier d’un processus de conception conventionnel vu l’enjeu que représentait sa très grande proximité avec une résidence voisine. Une future école d’hôtellerie, près du marché public de Longueuil, sera également dessinée sur mesure. Enfin, précision bienvenue, la commission scolaire fait attention de ne pas recopier le même modèle dans la même ville. Ouf !

 

En-tête : École primaire de l’Équinoxe, Laval, Héloïse Thibodeau architecte et Vincent Leclerc et associés architectes en consortium. Photo : Stéphane Brügger